Sophie – Suite et fin

Domicile de Sophie

En rentrant de déjeuner, Sophie lâcha son sac sur le canapé, alluma la télévision et rejoignit la salle de bain. Elle laissa Ludovic gagner sa chambre.

Devant le miroir, elle libéra ses cheveux tenus pas une pince. Aussitôt, ceux-ci couvrirent ses épaules comme une crinière noire, au reflet légèrement auburn. Sophie s’observa. Elle se sentait séduisante et au fond d’elle, une supplique silencieuse s’intensifiait lentement au point de la contrarier. Elle s’appuya sur le lavabo et baissa la tête. Une image d’abord furtive de Christian lui traversa l’esprit. Elle voulut la chasser mais elle revint s’installer avec un peu plus d’insistance. Elle redressa la tête et fixa son regard reflété par la glace et comprit qu’elle avait encore envie de cet homme qui la rejetait. Sophie réalisa soudain que son intimité s’humidifiait tandis qu’elle sentait sa poitrine gonfler sous l’effet des fantasmes et du désir. Au fond d’elle-même, Lestelle réalisa qu’elle ne connaitrait que le malheur et la solitude. Son amour avec Kaspar n’avait aucune chance d’être reconstruit, un jour. Elle se laissa choir au pied de la baignoire, releva une jambe contre sa poitrine, appuya sa tête contre son genou et se laissa aller à une crise de larmes. Elle n’avait rien d’autre à faire.

Ludovic entra brusquement dans la pièce. Il marqua un temps d’arrêt, surpris de voir sa mère assise par terre.

  • Maman ! ça ne va pas ?

Elle redressa la tête, essuya ses yeux et se releva puis lui répondit.

  • Si, si, ça va. Ne t’inquiète pas. C’est juste une crise de cafard.
  • Alors, t’en as souvent du cafard. Ça ne me regarde pas, mais je crois que tu ne vas pas bien.
  • Ludovic, laisse-moi tranquille avec mes problèmes. Profite de la vie, tu auras assez de temps à passer avec des sacs d’emmerdes… Tu ne crois pas ?
  • Peut-être ! En attendant, un message est arrivé sur l’ordinateur.
  • Un message ?
  • Bah ouais, quoi ! Un type t’a écrit sans passer par ta messagerie. J’sais pas comment il fait. Mais, c’est bizarre, son truc.
  • Fais-moi voir ça.

Sophie se précipita dans la salle et s’assit à peine sur la chaine, en s’accoudant sur la table pour lire l’écran. Effectivement, un message en lettres blanches apparaissait dans un cadre noir. Sa teneur était particulièrement explicite :

« Je vous attends sur le chemin de la fabrique de tuiles désaffectée. Je veux vous parler. Rendez-vous à dix-neuf heures. Venez seule et sans prévenir les flics. Sinon… il y aura un drame. »

Le message n’était pas signé. Sophie fut envahie par une pointe d’angoisse. Elle pinça sa lèvre inférieure avec sa main droite et commença à se la mordiller trahissant une certaine inquiétude. Elle connaissait cette vieille usine. Cela faisait des années qu’elle était oubliée au fond d’un petit chemin de terre, au milieu d’un grand bosquet forestier. L’endroit était insalubre, et avait été clôturé par les pouvoirs publics pour éviter les accidents et l’implantation de squats. Avec le temps, les palissades s’étaient dégradées et de multiples ouvertures étaient apparues, permettant aux petits délinquants locaux de venir y réaliser leurs petits trafics minables. Sophie savait que depuis la découverte d’un cadavre de clochard, une entreprise de sécurité avait été chargée de faire des rondes et de sécuriser l’endroit.

Mais aujourd’hui, qu’en était-il ?

Ludovic sentit que sa mère était mal à l’aise.

  • Ça veut dire quoi, Mum. ?
  • Ne t’occupe pas de ça, tu veux bien ?
  • Oh ça va ! Je vois bien que t’as un gros problème. Ça crève les yeux… J’te dis ça pour t’aider ! Pas pour te casser les pieds.
  • Ecoute, Ludo ! Sois poli, tu veux ?
  • OK, c’est bon… marmonna son fils.

Sophie relut plusieurs fois le message et sentait qu’une boule d’angoisse commençait à lui tenailler l’estomac. Elle réalisa qu’à l’heure du rendez-vous, la nuit serait tombée et qu’elle pouvait se retrouver dans une situation particulièrement vulnérable. L’homme lui demandait de venir seule pour lui parler. Lui « parler » disait-il ! Etait-ce un piège ? Ou effectivement, la véritable raison de cette demande ? De toute façon, elle n’avait pas de quoi payer la rançon et les délais pour réunir une telle somme étaient beaucoup trop courts. Intuitivement, il ne semblait pas qu’il soit question d’argent. Alors ?

Ludovic était resté à côté de sa mère et scrutait l’écran, attendant peut-être un hypothétique nouveau message. Il tapotait le sol avec la pointe de l’une de ses basquets. Tandis que Sophie réfléchissait.

Prévenir Kaspar ? Elle savait qu’elle prenait un risque si elle le faisait. Le commissaire rappliquerait au trot et ne la laisserait pas rencontrer cet homme. Et elle n’aurait nullement la possibilité de savoir ce qu’il lui voulait. Kaspar ne lui dirait jamais la vérité même s’il la découvrait un jour. Mais aller seule à ce rendez-vous pouvait présenter un risque sérieux. S’il lui arrivait quelque chose ! Personne ne le saurait, surtout si ce type la faisait disparaitre corps et âme… Coincée dans ses raisonnements, elle ne savait pas quelle décision prendre.

Sophie regarda sa montre : elle avait presque quatre heures devant elle avant de partir vers cette usine. Elle alla à la fenêtre et observa le parking presque désert en ce milieu d’après-midi. La voiture de l’inspecteur Védric avait disparu. Etonnement. Elle jeta un coup d’œil circulaire sur les environs et en conclut que les policiers semblaient réellement partis.

Ludovic interrogea sa mère :

  • Mam ! Qu’est-ce que tu vas faire ?
  • Je n’en sais rien.
  • Tu ne vas y aller, hein ?
  • Je ne sais pas.
  • Tu ne devrais pas, soupira Ludovic.
  • Pourtant, je crois que c’est important.
  • Ah bon ! C’est si important ?
  • Surtout si on se projette dans l’avenir.
  • Pourquoi ?

Sophie ne répondit pas. Elle se mordillait la lèvre inférieure traduisant une gêne évidente.

  • Je ne peux pas te le dire, se décida-t-elle à répondre. Allez ! Laisse-moi tranquille et va dans ta chambre.
  • N’empêche, je pourrais venir avec toi.
  • Il a dit que je vienne seule.
  • Peut-être ! Mais je pourrais t’attendre dans la voiture.
  • S’il te voit, cela pourrait mal se passer. Il n’en est pas question.
  • Mais, bien sûr, tu vas prévenir les flics ?
  • Il ne veut pas.
  • Pourquoi ? Il a peur d’eux ?
  • C’est plus compliqué que ça. Disons que ce monsieur a des choses à me dire qui doivent rester entre nous.
  • Parce que ce sont des choses pas très… euh… normales ? Et pourquoi de donner rencart dans cette usine désaffectée ?
  • Je ne sais pas… Pour être tranquille, peut-être.
  • Maman… Voyons ! Ce type veut te faire mal. Sinon, il viendrait ici ! T’as qu’à lui demander de venir à l’appart’.
  • C’est impossible.
  • Pourtant, je suis sûr qu’il te veut du mal. Il ferait pas ça.
  • Je crois que tu as tort.
  • Pfutt! Toutes les mêmes ! Vous comprenez rien !
  • Ludovic ! Je t’interdis !
  • Bah, moi j’te dis que ce mec, il est craignos. Sinon, il ne parlerait pas des flics. Moi, à ta place, je préviendrais mon père.

Sophie ouvrit des yeux immenses et crut qu’elle venait de prendre une claque magistrale. K.O. assise.

Un silence glacial s’installa dans la pièce. Sophie était plus qu’étonnée et resta bouche bée, incapable de réagir à ce que venait de lui dire son propre fils. Rien n’avait laissé prévoir cette déclaration qui bouleversait subitement leurs relations et allait modifier profondément le regard qu’elle lui portait. Et le rôle du commissaire Kaspar allait singulièrement se compliquer.

Sophie reprit son souffle et ses esprits, puis rassembla ses cheveux en queue de cheval avant de la poser sur son épaule droite. Elle regarda son fils pour vérifier qu’il semblait sincère et l’interrogea :

  • Ton père ? Voyons Ludovic… Tu ne sais même pas qui c’est.
  • Maman… Il faut que je te le dise, mais… j’ai… j’ai découvert que ce commissaire que tu rencontres de temps en temps, est mon père. Du moins, je le crois.
  • Com… Comment as-tu su ? hésita Sophie, stupéfaite et ennuyée.
  • J’ai entendu votre explication lorsqu’il ta giflée.
  • Mais… c’est impossible ! On était seuls dans une pièce au-dessus d’un bar.
  • J’avais besoin de te voir pour un rendez-vous avec l’un de mes profs. Je t’ai aperçue dans la rue. Au moment où j’allais courir pour te rattraper, j’ai vu ce mec qui a commencé à t’engueuler sur le trottoir avant de te bousculer pour t’obliger à entrer dans ce bar. Je n’ai pas osé te rejoindre, mais je me suis rapproché et en entrant dans le café, je vous ai cherché partout.
  • Ludovic… Tu n’aurais pas dû.
  • Peut-être. J’ai failli ressortir, déçu de ne pas t’avoir trouvée. J’ai cru que…

Sophie comprit le sous-entendu. Elle se força à sourire.

  • Mais non, voyons !
  • Je sais. Le barman m’a demandé ce que je voulais. Je lui ai dit que je cherchais ma mère qui était entrée avec un monsieur qui semblait l’engueuler.
  • Il m’a souri et fait un signe de la tête pour me faire comprendre que vous étiez à l’étage. Je lui ai demandé de ne rien faire et je suis monté. Lorsque je vous ai entendu, derrière la porte entrouverte, je me suis assis sur la dernière marche et j’ai écouté votre conversation.
  • Ludovic !
  • Je sais, ce n’est pas bien. Mais j’avais trop envie de savoir.

Ludovic vint s’asseoir à côté de sa mère et se jeta dans ses bras. Ils restèrent enlacés de longues minutes sans rien dire.

Sophie ferma les yeux et serra les poings. Elle se sentait brutalement coupable. Ainsi, son fils savait qui était son père. Comment allait réagir ce dernier ? Elle n’osa imaginer sa réaction, qui ne manquerait pas d’être violente. Mais au fond d’elle, Sophie devinait que cette situation la rassurait. Après tout, Ludovic était en âge de comprendre, même si cela pouvait être difficile à admettre pour un jeune adolescent. Elle rouvrit les yeux et son regard croisa celui de son fils qui s’était relevé. Elle devina un changement de comportement et une forme de détermination nouvelle qui prenait corps dans ce jeune homme, déjà grand. Elle lui sourit.

  • Tu vois, Ludovic, je ne crois pas que ce soit une bonne idée de prévenir ton père, comme tu m’as dit. Cela ne ferait qu’envenimer la situation.
  • Alors, c’est bien ce que je dis, je dois venir avec toi, si tu ne veux pas l’attendre ici.
  • Ludovic ! soupira Sophie. Une dernière fois, il n’en est pas question.
  • Et moi, je te dis que si ! C’est même une excellente idée. Comme ça, je serai sûr qu’il ne t’arrivera rien.

Dépitée, Sophie ne répondit pas. Elle regarda sa montre et observa que le temps passait vite. Mais il lui en restait suffisamment pour convaincre Ludo de ne pas faire une sottise. Pourtant, au fond de ses tripes, elle commençait à croire que cette proposition de son fils, serait peut-être sa chance et sa solution.

En espérant que tout se passerait bien…

Et que le commissaire Christian Kaspar n’aurait pas à ramasser leurs restes au fond d’une décharge ou à repêcher leurs cadavres dans une rivière quelconque…

Restait à préparer ce rendez-vous pour éviter une trop mauvaise surprise. Et faire venir cet Anonymus dans cet appartement.

Sophie ne savait pas encore que cette précaution n’était pas si inutile qu’elle pouvait en avoir l’air.

Pendant ce temps, l’homme du bar était installé dans une voiture et surveillait l’entrée du parking de la petite résidence…

 

Parking de la résidence de Sophie

Assis dans sa DS3 noire, sale et défraîchie, l’homme scrutait l’entrée de la cage d’escalier qui conduisait à l’appartement de Sophie. 19 heures allait bientôt s’inscrire sur l’écran du GPS de la voiture et une certaine inquiétude commençait à habiter l’individu. S’il avait vu juste, Sophie Lestelle aurait dû quitter son logement depuis plus d’un quart d’heure afin d’être ponctuelle à son rendez-vous. Il n’en était rien…

L’homme en conclut qu’un incident était survenu.

Il ne ressemblait plus du tout à l’individu du premier contact. Il s’était rasé la barbe et ses cheveux, laissant apparaitre une énorme toile d’araignée et une mygale tatouées sur son crâne. Vêtu simplement d’un tee-shirt et d’un jean noir, on pouvait deviner que d’autres tatouages occupaient une place non négligeable sur son corps. Il mâchonnait une allumette, coincée à la commissure des lèvres, signe d’une tension palpable.

Sur le siège du passager, un ordinateur portable était allumé. L’homme était connecté à la messagerie de Sophie Lestelle. Il n’observait aucun mouvement, ce qui l’agaçait. Une horloge égrenait les minutes sur l’écran et il en manquait avant que l’échéance tombe. Il en était convaincu désormais, un grain de sable venait de gripper sa belle mécanique.

L’individu observa le parking pour s’assurer qu’aucune présence indésirable ne pourrait le perturber. Puis, il ouvrit la boite à gants et sortit un pistolet Beretta. Il le posa sur le siège et fouilla un peu plus. Il récupéra des lacets en plastique qui pouvaient servir de menotte, un crochet métallique fixé au bout d’une gaffe que les pêcheurs utilisaient pour hisser les poissons à bord des bateaux, et enfin une puissante Maglite.

Une fois qu’il eut vérifié son matériel, il adressa un mail à Sophie :

  • Je vous attends. Votre retard m’est insupportable.

La réponse vint quelques instants plus tard.

  • Je vous attends, chez moi.

Ainsi, Sophie Lestelle avait décidé de changer les règles du jeu. Pour qui se prenait-elle ?

Agacé, l’homme lui renvoya un nouveau message très agressif :

  • OK ! Vous l’aurez voulu. Je viens, mais ce ne sera pas sans conséquences désastreuses…

Il sortit de la voiture, glissa son pistolet dans la ceinture de son jean, sous son tee-shirt, prit le reste de son matériel et ferma la voiture.

Il se dirigea vers l’entrée de la cage d’escalier de Sophie d’un pas décidé, après avoir allumé une cigarette…

 

Bureau du commissaire Kaspar

Encore une demi-heure et il serait temps de rentrer à la maison. Christian Kaspar n’était pas mécontent de sa journée et à cet instant, il aspirait à s’asseoir dans son canapé, un whisky à la main. L’essentiel de ses dossiers étaient bouclés et aucune urgence ne pouvait le contraindre à faire encore acte de présence. La cérémonie de remise des médailles du travail s’était bien passée. Comme d’habitude, avec les petits discours et les petits fours. Restait juste à attendre un dernier rapport que l’un de ses collègues devait lui faire passer. A propos d’une vague histoire de cambriolages… dont il ne voulait pas s’embarrasser. Mais par solidarité, il avait accepté d’y jeter un œil, au cas où le dossier lui rappellerait une autre affaire.

Kaspar rangeait son bureau lorsqu’il entendit qu’on frappait à la porte.

Surpris, il regarda sa montre-chronomètre : 19 h 20. « Déjà le coursier avec son rapport ? » pensa-t-il étonné.

Il invita son visiteur à entrer. C’était l’inspecteur Védric.

  • Védric ! Que se passe-t-il ?
  • Commissaire… C’est-à-dire…
  • Allez, parle ! Qu’y a-t-il d’urgent ou d’important à cette heure ? réagit Kaspar en tutoyant son inspecteur.
  • J’ai rouvert le dossier de la congrégation du Bon Prélat.
  • Ah ? Pourquoi faire ?
  • Je voulais essayer de retrouver l’histoire de cette fille, Sophie Lestelle.
  • Je ne t’ai rien demandé, que je sache ?
  • Oui, commissaire. Mais je savais qu’un jour ou l’autre, vous nous auriez obligés à faire des recherches.
  • Admettons ! Alors qu’as-tu trouvé ?
  • Quelque chose d’assez improbable mais qui sonne malheureusement très vrai.
  • C’est-à-dire ? Viens-en aux faits ?

Védric hésita, et reprit fortement sa respiration, trahissant une légère inquiétude :

  • Le bébé de cette femme, né le 13 octobre 1979, n’est pas décédé.
  • Et ?
  • Il a été récupéré par les sœurs de l’enfant Jésus. C’est le père de Sophie qui l’a sauvé en leur confiant cet enfant.

Kaspar sentit une légère contraction le serrer au plus profond de sa poitrine, signe qu’une contrariété l’envahissait. « Le bourreau se fait bon samaritain. Pourquoi ? » pensa-t-il. Il fit poursuivre son inspecteur :

  • Ensuite ?
  • Le bébé n’avait pas de prénom. Il a vécu sous le simple nom de « Juste » pendant presqu’un an.
  • C’est impossible. Les sœurs donnent toujours un nom ou au moins un surnom. De toute façon, l’état-civil a dû l’enregistrer.
  • C’est que… cet enfant n’existe pas ! J’ai vérifié partout ! Cet enfant n’existe pas. Il n’a jamais été déclaré. Pourtant, il est bien réel dans les dossiers des sœurs. Le père de Sophie leur a bien donné cet enfant et mieux… les sœurs l’ont baptisé avec leur prêtre. J’ai l’acte de baptême daté du 17 octobre.

Kaspar se rassit dans son fauteuil. Choqué par cette nouvelle. Il réfléchissait à toute vitesse et essaya de comprendre ce qui avait pu se passer et quelles circonstances avaient provoqué cette situation. « Comment pouvait-on vivre sans identité ? » pensa le commissaire. Perdu dans ses interrogations, il lui fallut un bon moment avant de comprendre que Védric le relançait :

  • Patron… Hep ! Vous m’entendez ?
  • Euh… Oui, Védric. Tu disais quoi ?
  • Le bébé de Sophie Lestelle a été baptisé.
  • Oui, j’avais compris. Mais il n’existe pas.
  • Et cela doit lui poser un énorme problème.
  • Ah ? Et pourquoi ?
  • Il y a moins de six mois, un homme est venu rendre visite aux sœurs de l’enfant Jésus soi-disant pour demander des informations sur les orphelins qui auraient pu leur être confiés.
  • Et ?
  • A force d’insister, cet individu aurait découvert qu’il avait élevé par les sœurs. Il aurait ainsi appris que le nom qu’elles lui avaient donné au bout de quelques mois, à défaut d’en obtenir un par le père de Sophie, n’est autre que…
  • Que ? s’inquiéta le commissaire. Tes cachoteries, ça suffit, Védric ! Allez, accouche…
  • Le prénom de cet individu est… Ludovic !

Kaspar ferma les yeux et desserra sa cravate. Puis ouvrit son col de chemise. Il se prit ensuite la tête entre ses mains, pensif. Il venait de comprendre…

 

Domicile de Sophie Lestelle

Sophie attendait assise sur son canapé, à peine rassurée. Elle s’était changée, en enfilant un col roulé et un jean, afin d’être à l’aise. Ludovic était dans sa chambre avec interdiction d’en sortir. Elle avait convenu avec lui qu’il préviendrait la police en cas de réelles difficultés. Par acquis de conscience, elle lui avait confié son téléphone portable, en plus du sien.

Bientôt, elle entendit un léger coup de sonnette à la porte. Sophie regarda la pendule posée sur le petit buffet. Cette dernière affichait 19 h 30. La petite pointe d’inquiétude évacuée, elle se leva, replaça ses cheveux et se dirigea vers l’entrée. Elle ouvrit timidement, et fut très vite contrainte de reculer. L’ombre qui lui faisait face affichait un physique des plus inquiétants. Derrière ses lunettes noires, elle ne pouvait distinguer son regard vif et déterminé. Ses tatouages apparents sur ses bras et son crâne dégarni achevaient de lui donner un aspect repoussant et menaçant. Rien à voir avec l’individu normal et banal, qui avait voulu apparaitre fringant, rencontré dans ce bar, quelques jours auparavant.

Sophie comprit instantanément que la situation devenait très compliquée. Le pistolet que l’individu tenait fermement ne laissait planer aucun doute quant à ses intentions.

Elle commença à reculer lentement, transie de peur, sentant que ses tripes se crispaient au point de lui faire mal. Contre sa volonté, Sophie se mit à trembler et ne put empêcher d’être envahie par une poussée d’angoisse. Son environnement commença à se troubler. Elle frissonna de peur.

Sans dire un mot, l’individu avançait lentement en faisant signe à Sophie de reculer vers le salon. Il regardait dans tous les sens comme pour s’assurer qu’aucune présence indésirable ne pourrait le surprendre. Parvenu au milieu de la pièce, il fit signe à Sophie de s’asseoir. Sans qu’elle en ait le choix, elle obtempéra.

  • T’es seule ? demanda l’homme sur un ton agressif.
  • Euh… oui.
  • J’insiste…
  • Tu vas me suivre sans faire d’histoire. C’est compris ?

Sophie se crispa. Une nouvelle vague de crainte l’a submergea. Brutale, violente. Que lui voulait ce type ? La situation lui échappait et un léger tremblement de ses mains trahissait son malaise.

  • Que… que me voulez-vous ? hésita-t-elle.
  • Tu verras, vieille gourde ! Donne-moi ton téléphone, allez, vite !
  • C’est que…
  • Que quoi ?
  • Je n’en ai pas.

L’homme s’approcha et lui flanqua un claque puissante qui la coucha sur le canapé.

  • Mais… gémit, Sophie.
  • Si tu commences comme ça, tu es mal partie. Je répète, donne-moi ton portable.
  • Euh… Il est ici, répondit une voix timide qui venait du couloir.

Surpris, l’individu recula du canapé et pointa son arme en direction de l’origine de la réponse.

  • Tiens donc ! Madame n’est pas seule. Eh toi, le morveux, sors de là ! Allez, grouille-toi, si tu ne veux pas qu’il t’arrive quelque chose de grave.

Ludovic fit un pas en avant et apparut distinctement dans le coin du salon. Très pâle, il tenait à bout de bras, un téléphone portable et le présentait en direction de l’homme. Sophie observait la scène sans top comprendre, en se tenant sa joue frappée, inquiète de ce qui allait se produire.

  • Très bien, jeune homme. Très bien. Envoie-moi ce téléphone.

L’individu accompagna ses paroles d’un geste mécanique. Ludovic s’exécuta et lança le portable que l’homme capta de sa main libre. Il le lâcha sur le parquet puis l’explosa à coups de pied. Il sortit ensuite deux bracelets en plastique de son jean, sans s’apercevoir qu’un autre tombait sous le bord du canapé.

  • Vous me compliquez la tâche mais cela n’a pas d’importance. Toi, le gamin, vient ici, les deux mains en avant. Plus vite que ça… Grouille-toi !

Ludovic n’était pas du tout rassuré. Le pistolet l’impressionnait autant que le comportement de ce gaillard brutal. Il hésita en regardant sa mère qui lui fit signe de la tête d’obéir. Il tendit ses bras et avança d’un pas incertain. Parvenu à quelque distance du type inquiétant, celui-ci présenta l’un des bracelets qu’il glissa autour des poignets de Ludovic. Et d’un coup sec, il serra, emprisonnant les mains de l’adolescent. Puis, il le repoussa violemment, l’obligeant à s’écrouler sur le canapé aux côtés de Sophie. L’individu se rapprocha alors de la femme et d’un signe lui fit comprendre qu’elle devait tendre également ses poignets. En un instant, son sort ressembla à celui de son fils. Entravés, ils étaient désormais entre les mains de ce diable aux intentions macabres. Sophie croisa le regard de Ludovic et y décerna une détresse immense. Elle comprit alors que cette situation était due à sa faute. Elle s’en mordit les lèvres. Et dire qu’elle n’avait aucun moyen de joindre Kaspar.

Elle ne put refouler ses premières larmes…

 

Bureau du commissaire

Christian Kaspar venait de fermer son bureau après avoir donné congé à son inspecteur. Désormais, il avait tout le temps qu’il voulait devant lui. L’information qu’il venait d’apprendre concernant cet enfant non désiré, résultat d’un inceste, subi par la femme qu’il avait aimé, l’avait profondément déstabilisé.

Et l’annonce de ce prénom que portait cet enfant avait déchiré ses chairs comme un couteau effilé. Le commissaire n’était pas bien, et il s’était senti las et fatigué d’un seul coup.

Ainsi Sophie avait donné le même prénom à ses deux enfants, nés à vingt ans d’intervalle.

Mais il existait une différence essentielle, qui expliquait le comportement de sa maitresse : l’un des deux enfants était désiré. Pourtant, elle ne s’était pas résolue à abandonner le premier fruit de ses entrailles à une mort certaine. Kaspar était convaincu que c’était Sophie qui avait tout fait pour sauver son premier nourrisson et qui avait réussi à lui faire donner le prénom de Ludovic. Ensuite, en étant enfermée au sein de la congrégation du Bon Prélat, elle avait dû perdre la trace de son chérubin, certainement avec beaucoup de regret.

Les années passèrent, et lorsque lui, commissaire Kaspar, il mit dans son lit cette jeune femme séduisante, il n’imaginait pas qu’elle souhaitait enfanter à nouveau en tentant de reproduire le fruit qu’elle avait mis au monde, et abandonné malgré elle.

Aujourd’hui, l’enfant sans existence réapparaissait et demandait des explications. Après tout, quoi de plus normal, pensa Kaspar.

Mais il s’y prenait bigrement mal et surtout, il risquait de tout foutre en l’air.

Au fond de lui, le commissaire estimait qu’il était temps de rendre visite à Sophie et de s’expliquer sincèrement avec elle en essayant de préparer la suite des évènements.

Il se dirigea vers un vestiaire au fond de son bureau, et se changea, enfilant jean, sweat-shirt et blouson.

Histoire d’être à l’aise.

Il ignorait seulement que la mort était en marche…

 

L’usine désaffectée

Le conducteur immobilisa la voiture devant la grille délabrée de l’usine de tuiles. Il regarda derrière le pare-brise en déplaçant sa torche pour vérifier que l’endroit était calme. Rassuré, il comprit qu’aucune présence ne  viendrait l’inquiéter. Il descendit sans se presser. Il ouvrit la portière arrière et d’un coup sec, il arracha Ludovic allongé sur la banquette arrière et le projeta au sol. Son visage racla la mousse et l’herbe humide avant d’heurter une souche. Vautré dans les débris de la forêt, l’adolescent tremblait de peur. Ses yeux fixes semblaient exorbités et trahissaient une angoisse sourde. Il crut qu’il allait mourir sans avoir pu protéger sa mère. L’homme s’approcha et se baissa pour observer son état. Il lui attrapa les mains et vérifia que la sangle de plastique était suffisamment serrée. Par acquis de conscience, il tira un peu plus sur l’extrémité du lien faisant pénétrer l’entrave dans ses chairs qui se mirent à saigner. Brutalement, il releva le jeune homme et sortit de sa poche de jean une autre sangle qu’il glissa dans la poignée de la portière. Puis, il se saisit des mains de Ludovic et glissa la nouvelle attache entre ses poignets pour le fixer à la voiture. Immobilisé, le garçon était obligé de se laisser faire. L’individu porta ensuite, le fils de Sophie par les pieds et le repoussa au pied de la banquette arrière avant de claquer la portière sur sa tête. Le choc l’étourdit et Ludovic comprit aussitôt qu’il était coincé dans une position inconfortable à l’arrière de la Citroën qui les avait amenés dans ce trou à rat. Intrigué, il écouta sans comprendre ce que fit l’homme avec sa mère.

Penché sur Sophie, et appuyé contre le montant de l’ouverture, l’individu la dévisageait.

  • C’est vrai que t’es baisable… Malgré ton âge ! soupira-t-il. J’devrais pas t’dire ça…

Le crâne rasé attrapa Sophie par l’épaule droite, et la fit sortir de la voiture. Il lui présenta le chemin qui conduisait à la fabrique, à peine éclairé par les phares.

  • Viens, c’est par là. Nous avons à parler tous les deux.

Sophie fit un pas en avant et saisit au passage le regard de son bourreau. Elle tourna la tête et regarda le véhicule immobilisé en pensant au fils du commissaire, devenu prisonnier malgré lui. Une contraction dans la poitrine lui indiqua que la peur avait diffusée dans tout son être. L’homme la poussa avec le canon de son arme, l’obligeant à avancer. Il écarta la grille déglinguée avec son crochet de pêcheur et pressa son otage à se diriger vers la bâtisse inquiétante oubliée dans la nuit noire.

Le couple parvint à l’entrée qui était jonchée de débris divers. Le carrelage était par endroit détaché, un petit miroir fixé sur l’un des murs était brisé. L’homme observa un long couloir qui était ventilé par un léger courant d’air. Sur un signal de la tête, il s’engagea en évitant autant qu’il le pouvait les irrégularités du sol, en tirant sa prisonnière par son entrave. Son visage marqua un rictus de dégoût. Parvenu au bout du passage, il déboucha dans une pièce qui ne possédait plus de fenêtres. Un vent glacial s’engouffrait par les ouvertures en émettant des petits sifflements réguliers. Au milieu de cet espace insolite, une chaise métallique était installée et ne représentait que le seul mobilier.

Le crâne rasé obligea Sophie à s’asseoir brutalement. Puis, il s’éloigna vers un mur et coinça sa lampe dans un brique creuse et revint vers sa prisonnière avachit sur son siège. Immobilisée malgré elle, la mère de Ludovic ressentait de violentes crampes qui lui traversaient le ventre comme autant d’éclats de verre qui auraient pu la pénétrer. Qu’allait-elle devenir ? Que serait son supplice ? Sortirait-elle de cette impasse, vivante ? Autant d’interrogations que son cerveau essayait de contrôler malgré l’angoisse qui lui vrillait les nerfs.

Son bourreau se pencha presqu’à la toucher. Elle put sentit son haleine qui empestait le tabac. Lestelle crut qu’il allait l’embrasser et tourna la tête pour l’éviter.

  • Allons, allons, chère Sophie, tu ne vas pas craquer maintenant alors que nous avons tant de choses à nous dire.

Sophie osa lui jeter un coup d’œil, tandis qu’elle se ratatinait comprimée par un mélange de trouille et d’incompréhension.

  • Qu’allez… qu’allez-vous faire de moi ? hésita-t-elle.
  • Ça dépendra de tes réponses.
  • Mais…

L’homme se releva et commença à arpenter la pièce lentement, en prenant soin d’éviter les débris. Il commença alors un discours que Sophie eut beaucoup de mal à comprendre :

  • Je vais t’expliquer quelque chose que tu n’imagines même pas. Tu vois, Sophie, ma vie est globalement foutue, par ta faute. Je n’aurais pas dû vivre, mais quelqu’un en a décidé autrement. C’est peut-être toi… Mais peut-être pas ! Il va falloir que tu me le dises. Sinon…

Il pointa son pistolet vers Sophie et fit mine de tirer, achevant de déstabiliser sa prisonnière.

  • Pan ! Pan ! poursuivit-il à voix basse. C’est ça que tu veux ?

Sophie réagit en tournant rapidement la tête de droite à gauche, son regard affichant un désarroi immense.

  • Je vois ! Tu ne veux pas mourir. Mais pour moi, c’est différent. Je suis déjà mort parce que je n’existe pas… Tu comprends ça : JE N’EXISTE PAS, insista l’homme de plus en plus déterminé.
  • Je… je… je ne comprends pas.

Le lascar releva la tête, affichant un regard de haine, la bouche ouverte, les dents en avant comme s’il allait mordre. Une bête en chasse…

  • Fais attention à ce que je te dis ! Sinon je vais me fâcher… Et ce sera dommage pour toi. Vraiment très dommage ! Et je déteste me fâcher… Tu comprends ça, hein !

Sophie acquiesça lentement en lâchant quelques larmes…

  • Et voilà que madame pleure… rien dans les jupes ! C’est pas vrai… Tu vas m’écouter sans gémir, hurla l’individu.
  • Oui, oui… gémit Sophie.
  • Alors réponds à cette question : quel est mon nom ?

Lestelle ouvrit des yeux frappés d’étonnement et d’incrédulité.

  • Alors, cette réponse ?
  • Je… je ne sais pas.
  • Mais si, tu le sais très bien.
  • Non, non… je vous assure…

L’homme leva la main qui tenait son arme pour la frapper. Il se retint dans un rictus de violence étouffée.

  • Alors, je vais te le dire…

Il coinça son pistolet dans son jean, se courba et saisit sa prisonnière par les épaules. Il fixa son désespoir et commença à la secouer méthodiquement puis lâcha comme pour la blesser avec sadisme :

  • Je suis Ludovic ! Tu as bien compris, je m’appelle LU-DO-VIC !

Sophie ressentit une violente pression dans tout son corps tandis que ses yeux affichaient une terreur extrême. Son gardien la relâcha légèrement et elle perdit connaissance…

 

Dans la Citroën

Resté seul, l’adolescent faisait le point de sa situation. Entravé comme il l’était, ses marges de manœuvre étaient plus que limitées. Seul bon point, le conducteur avait laissé les codes allumés ce qui lui permettait de découvrir a minima, son environnement. Il vérifia très vite en frottant ses fesses contre le bord de la banquette que son kidnappeur n’avait pas pris le temps de le fouiller pour récupérer le portable de sa mère. Au moins, s’il parvenait à se libérer, il pouvait appeler Kaspar…

Cependant, restait à faire le plus difficile : retrouver suffisamment de mobilité pour tenter de se libérer. Et la sangle qui lui attachait les poignets était particulièrement serrée au point de lui entailler les chairs. En réfléchissant, il ne trouva pas d’autre solution que d’essayer de ronger son lien avec ses dents, pourvu qu’il parvienne à l’atteindre avec sa bouche.

A force de contorsion dans le petit espace qui lui était dévolu, il réussit à se rapprocher de la portière, mais sa position très inconfortable ne lui permettait pas d’atteindre la sangle. Pour y parvenir, il lui fallait réaliser un demi-tour et si possible, remonter sur la banquette. Dans sa situation, l’exercice était plus compliqué qu’il n’en avait l’air. Et ses poignets commençaient à saigner plus qu’il ne l’aurait voulu, accélérant la montée d’une panique insidieuse dans tout son être.

Furieux d’être ainsi rendu impuissant, il se dandina autant qu’il le put en appuyant ses pieds contre l’autre portière et dans un effort démesuré, il réussit à se rétablir sur la banquette. Le sang qui s’écoulait goutte à goutte, l’inquiéta un peu plus.

Angoissé à l’idée que sa mère soit en situation pire que la sienne, Ludovic s’arc-bouta autant qu’il le put pour tenter d’approcher ses dents de son entrave. Dans un dernier sursaut, il se tracta par la force des bras sans pouvoir se maintenir avec ses mains. Il sentit le plastique pénétrer un peu plus dans ses chairs, lui arrachant un hurlement de douleur. Malgré la vie chaude qui s’écoulait de ses plaies, il s’aperçut qu’il pouvait commencer à ronger son lien. Au premier coup de dent, la difficulté de la tâche lui fit craindre le pire.

Le sang qui envahissait sa bouche lui fit comprendre qu’il n’avait pas d’autre choix.

Ce n’était qu’une question de temps.

 

Domicile de Sophie Lestelle

Songeur, Kaspar s’était installé au volant de sa Peugeot et conduisait, absent. Il n’était pas pressé d’arriver à destination. Au fond de lui, il retournait en boucle la teneur du discours qu’il devait tenir face à Sophie. Et malgré lui, il craignait de la décevoir ou  pire qu’elle se fâche, en provoquant un enchainement de situations qui ne pouvait que dégénérer. Kaspar se jura à lui-même qu’il resterait sage en maitrisant toute son agressivité. Plus facile à dire qu’à faire surtout en situation de stress.

Il alluma la radio pour se vider la tête et choisit RTL2, en espérant que le programme musical soit accrocheur. Malgré la lenteur avec laquelle la voiture approchait de l’adresse finale, il s’aperçut qu’il était arrivé. Peu sûr de lui, il s’arrêta assez loin de l’entrée de la résidence de Sophie. Derrière la vitre, il tenta d’observer des mouvements particuliers. Puis, il sortit et referma sa portière. Il appuya son dos contre la portière, chercha ses cigarettes, en attrapa une, et l’alluma. En laissant la fumée ressortir lentement par ses narines, son cerveau cogitait intensément. Il n’était pas encore certain des mots qu’il devait choisir, mais il était à peu près convaincu qu’il avait apprécié toutes les hypothèses que risquaient de se présenter. A priori, tout devrait bien se passer.

Sa cigarette terminée, Kaspar jeta le mégot, remonta dans la voiture et relança le moteur qu’il n’avait pas calé. Une minute plus tard, il gara la Peugeot sur un emplacement destiné aux visiteurs. Debout sur le parking, une fois le véhicule verrouillé, il leva la tête en direction de l’appartement de son ancienne maitresse. A sa grande surprise, le commissaire s’aperçut qu’il n’y avait pas de lumière… Un peu inquiet, il espérait trouver Sophie et Ludovic. Au moins, ensemble, tous les non-dits pourraient sauter avant d’entamer une vie différente et plus sereine. Du moins, il l’espérait.

Parvenu devant le logement, il appuya sur la sonnette. Quinze secondes s’écoulèrent sans qu’il n’entende le moindre mouvement. Surpris, il regarda sa montre : 20 heures. « Où sont-ils passés ? A cette heure, tous les deux devraient être là », pensa-t-il. Par réflexe, Kaspar appuya sur la poignée et avec une stupeur non feinte, il vit que la porte s’ouvrit. Son sang ne fit qu’un tour et machinalement, il se saisit de son Glock, puis poussa le battant du bout du pied. La lumière du palier laissa son ombre envahir le petit couloir de l’appartement étrangement silencieux. Kaspar chercha le commutateur et alluma. Le vide lui répondit en écho. Le commissaire tenta d’appeler le prénom de sa maitresse. Sans résultat…

De plus en plus inquiet, il s’enfonça dans le silence, pas très tranquille, parvint à l’entrée du salon et éclaira les lieux. Un certain désordre régnait qui ne lui inspirait rien de bon. Très vite, il découvrit les restes du téléphone portable de Ludovic qui avait été explosé, vraisemblablement à coups de pied. Le commissaire s’accroupit et fit mine de trier les morceaux du smartphone. Il resta dans sa position inconfortable, un long moment en tentant de découvrir un indice qui pouvait lui donner quelques indications sur les évènements qui s’étaient déroulés avant son arrivée.

Lentement, il baissa la tête et parcourut des yeux, le sol sur toute sa surface.

Brusquement, son regard se figea sur la lanière en plastique, si semblable à celles qu’ils utilisaient à la brigade. Son sang ne fit qu’un tour.

Instantanément, il comprit et lâcha un « Nom de Dieu », chargé de détresse et d’inquiétude.

Le cœur tapant dans sa poitrine comme un dératé, Kaspar se saisit de son portable et appela l’inspecteur Védric. Vingt secondes de tonalité. Le commissaire se mit à piaffer d’impatience. Décrochage. Soulagement. Avant que le policier n’ait prononcé un seul mot, Kaspar hurla :

  • Védric ! Grouille-toi ! Prends ton équipe et rapplique chez Sophie Lestelle. Elle a été enlevée… avec mon fils ! Je t’attends…

Kaspar remonta le col de son manteau et soupira. Il venait de reconnaitre que Ludovic était son fils.

Un instant plus tard, une cigarette se consumait entre ses lèvres…

 

Sur le chemin de l’usine désaffectée.

Une demi-heure pour retrouver sa liberté. A peine eut-il réussi à rompre la sangle, qu’il s’assit sur la banquette et attrapa le portable dans la poche arrière de son pantalon. Heureusement qu’il connaissait le code de déverrouillage du téléphone. En quelques instants, le numéro du commissaire s’afficha dans la liste des contacts de sa mère. Lancement de l’appel. Décrochage. A peine la communication fut-elle établie qu’il hurla :

  • Dépêchez-vous, maman est en danger…

Surpris, le commissaire tenta de le calmer :

  • Ludovic, il faut que tu sois précis. Je ne peux rien faire si tu ne me dis pas où vous vous trouvez…
  • J’ai peur…
  • Je sais. On va venir très vite. Où te trouves-tu ?
  • Dans la voiture du type, sur le chemin de l’usine abandonnée.
  • Laquelle ?
  • Celle à côté de la forêt.
  • L’usine de tuiles ?
  • J’sais pas. C’est où la grille est défoncée.
  • Y a-t-il une cheminée, assez haute, s’inquiéta Kaspar.
  • Euh… Je crois… Il fait nuit. J’vois pas bien.
  • Il faut que tu sois sûr…

Ludovic sortit de la voiture et tenta d’apercevoir cette partie de la construction.

  • Oui… Il y a une cheminée.
  • Parfait… On arrive. Quant à toi, mets-toi à l’abri. Peux-tu te cacher ?
  • Non… Mais, je peux m’enfermer dans la voiture.
  • Fais-le ! Dépêche-toi. On sera là dans moins d’un quart d’heure. Ça va aller ?

Ludovic n’eut pas la possibilité de répondre. Le commissaire avait coupé son téléphone.

Le jeune homme se réinstalla dans la banquette en ayant pris soin de boucler les portières de l’intérieur. Exténué, il s’allongea sur la banquette, épongea sa transpiration et tenta d’essuyer le sang qui avait commencé à coaguler sur ses poignets. Le résultat inverse ne se fit pas attendre, et bientôt, son visage fut couvert de traces de sang. Dans sa main gauche, il maintenait précieusement le téléphone portable de sa mère. Au fond de lui, une sorte de peur insidieuse le rongeait et le visage de sa mère lui apparut tel un fantôme.

Que devenait-elle ? Malgré lui, Ludovic ne parvenait pas à se rassurer sur le sort de Sophie. Quelque part dans son inconscient, il aurait voulu essayer de l’aider. Comment faire ? Il n’était ni superman, ni flic, et il ne connaissait rien aux arts martiaux… Et la nuit ne lui inspirait qu’angoisse et crainte.

Tandis qu’il réfléchissait en espérant un appel de la police pour le rassurer, des lumières bleues s’approchèrent et traversèrent l’habitacle selon un rythme saccadé. Sans réfléchir, il se précipita au-dehors de la voiture et vit trois hommes qui se préparaient en vérifiant leurs armes. Ludovic resta muet de bonheur, tout en affichant un énorme sourire. Un homme plus vieux que les autres, s’approcha de lui, un gros blouson en cuir avec un col de fourrure, ouvert, laissant apparaitre une arme glissée dans un holster. L’adolescent reconnut le commissaire.

  • Ludovic… Dis-donc, t’as l’air blessé. C’est quoi, ce sang ?
  • C’est juste mes mains. Enfin, ce n’est pas grave, répondit-il en montrant ses poignets abimés.
  • Ça ira ?
  • Je suis le commissaire Kaspar.
  • Je sais.

Le flic lui sourit.

  • Où sont-ils ?
  • Je ne sais pas. Là-bas ! réplica Ludovic en désignant l’usine presque invisible dans l’obscurité.
  • Tu ne bouges pas d’ici. Tu m’as compris ?

L’adolescent acquiesça de la tête sans rien dire.

En quelques instants, les policiers se définirent leur rôle et partirent dans diverses directions. Kaspar et Védric convinrent d’entrer par l’accès central.

Leurs armes à bout de bras, en direction du sol, ils avancèrent en multipliant les précautions, faute de bénéficier d’un éclairage suffisant. Seules, leurs Maglite respectives leur permettaient de découvrir les espaces qu’ils devaient parcourir, dépourvus d’abris pour se protéger en cas de coups durs. Le commissaire avait l’impression qu’avec son équipier, ils approchaient du cœur de l’usine. Régulièrement, ils se regardaient et se faisaient des signes avant de progresser. Surtout, le silence était de rigueur pour ne pas prévenir le ravisseur de leur avancée. Quelque part au fond de son cerveau, Kaspar ressentait une inquiétude viscérale sur le sort de Sophie. Que devenait-elle ? Etait-elle blessée ? Ce dingue ne l’avait-il pas torturée ? Autant de questions auxquelles il avait hâte d’apporter une réponse précise.

Soudain, un claquement sec retentit. Le bruit provenait des voitures. Le commissaire regarda Védric et un trait d’inquiétude les accrocha. Aussitôt, ils firent demi-tour et au mépris de toute précaution, revinrent sur leur pas en courant. En débouchant de l’usine, Kaspar s’arrêta net et bloqua l’inspecteur qui le suivait. Il rangea son arme et plaça ses mains en avant comme pour calmer l’individu agité qui lui faisait face.

A quelque distance, un homme au crâne rasé, portant des lunettes sombres, affichant des tatouages sur ses bras, tenait par les épaules Sophie Lestelle. Il lui braquait sur la tempe, le canon de son pistolet. Kaspar observa que son ancienne maitresse était prête à défaillir. Décoiffée, le nez en sang, ses yeux semblaient amorphes en affichant une détresse immense. Son fils était plaqué sur le capot de la Citroën, apparemment inconscient. Le commissaire chercha des yeux le troisième policier qui l’avait accompagné.

  • Personne ne viendra plus, commença l’individu.
  • Que lui avez-vous fait ?
  • Moi… Rien ! répondit-il en éclatant de rire. De toute façon, c’est ta faute.
  • Calmez-vous ! Le GIGN ne va pas tarder. Vous feriez mieux de vous rendre et de déposer cette arme.
  • Bah, justement ! Plus on est de fous, plus on rit ! N’est-ce pas ?
  • Qu’as-tu fait au gosse ? interrogea le commissaire en utilisant également le tutoiement.
  • Il a juste pris une baffe. Il n’avait qu’à pas se libérer.
  • Ce qui l’a assommé ?
  • Peut-être ! Faut dire que j’ai frappé avec l’arme dans la main. C’est sûr, ça peut faire mal.
  • Salaud !
  • Ola ! Doucement…
  • Et ce coup de feu ?
  • C’est ton flic qui a encaissé.
  • Où est-il ?
  • Là-bas, dans un buisson.
  • Mort ?
  • J’sais pas. Faudra vérifier.
  • Tu n’es qu’une ordure. Que veux-tu donc ?
  • Oh, c’est simple…
  • Alors ?
  • Je veux que la société me redonne enfin mon identité. Celle à laquelle j’ai droit. Celle que j’aurais dû toujours avoir depuis ma naissance, mais que l’on m’a confisqué pendant toutes ces années. Ensuite, je veux du fric. En guise de réparation ! Pour me casser et finir ma vie, au chaud, n’importe où, en-dehors de ce pays de merde.
  • Mais c’est impossible. Et d’abord qui es-tu ?
  • Tu le sais, monsieur le policier. Tu le sais, mais je vais te le dire : je suis le fils de cette dame. Le fils prodigue, abandonné dans un couvent. Qui a eu la bonne idée de s’échapper à l’étranger et qui depuis près de vingt ans, recherche ses parents et souhaite que la société française lui redonne sa dignité.
  • Mais… comment vivre sans identité ?
  • Pas très compliqué en Angleterre, pourvu que tu ne cherches pas trop à travailler et à demander des aides en menue monnaie. Et quand tu sais où trouver de l’argent facile, on survit. Idem, dans certains pays assez corruptibles… Mais aujourd’hui, je veux exister !

Sophie semblait fatiguée et mal à l’aise. Cette discussion paraissait la meurtrir. Ses yeux trahissaient une frayeur sourde.

  • Toi, ma mère, tu ne bouges pas.

En entendant ces paroles, Sophie se crispa. Son malaise s’affichait sur son visage couvert d’ecchymoses.

  • Que vas-tu faire d’elle ?
  • Elle me l’a finalement avoué. Ça a pris un peu de temps. C’est qu’elle voulait pas causer, la garce ! Bon, enfin, elle m’a parlé… Elle m’a donné un prénom. C’est donc qu’elle m’a reconnu. On n’a tellement de choses à faire ensemble, de temps à rattraper, d’histoires à se raconter. Je vais l’emmener avec moi et on apprendra à se connaitre… Comme un fils avec sa mère. Cela va de soi, non ?
  • Et pourquoi as-tu voulu t’accaparer ce film ? poursuivit Kaspar.
  • J’ai appris par hasard qu’il avait été tourné par mon père… Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce qu’il voulait avoir la preuve de ma disparition, puisque je n’étais qu’une horreur, un intrus, né d’un inceste entre cette femme et son propre père. Tu te rends compte… Je dois être une tare, ou un vrai taré ! A toi de choisir… Mais je voulais être sûr d’avoir été jeté dans un sac… Comme une merde !

Le commissaire resta muet en écoutant ce récit aussi brutal qu’absurde… Il aurait voulu le gifler.

Lestelle avait entendu également cette histoire qu’elle connaissait mais qu’elle avait voulu enfuir au plus profond de son cerveau. Pour oublier. Elle vacilla. L’individu dut la serrer contre lui. Sa prisonnière était proche de l’étourdissement et elle dut s’appuyer en retour contre son ravisseur pour ne pas tomber. Sophie le gêna et dans un mouvement rapide, il fit glisser ses jambes sur l’herbe humide afin de la coincer debout,  contre la voiture des flics. Kaspar estimait qu’il fallait intervenir mais la vie de l’otage était en jeu. Il fit un signe léger à Védric pour qu’il recule suffisamment. Ce dernier comprit et très lentement s’éloigna jusqu’à ce faire oublier. Bientôt, l’obscurité pourrait l’avaler. De son côté, le commissaire s’efforça de maintenir le dialogue pour gagner le plus de temps possible.

  • Et puis-je savoir quel prénom t’a-t-elle donné ?
  • Humm ! sourit le crâne rasé. Qu’est-ce que ça peut te faire ?
  • Histoire de savoir, si je dois enquêter sur tes origines. Pour tenter de te faire exister aux yeux de la loi…
  • Comme tu voudras : je m’appelle Ludovic.

Kaspar sentit une contraction dans la poitrine. Il observa Sophie. Elle semblait lessivée, lasse, incapable de réagir. Sa souffrance devait être terrible. Il espérait que son cerveau ne serait pas trop amoché par toutes ces violences verbales.

Soudain, le gamin plaqué sur le capot de la seconde voiture commença à reprendre ses esprits, et tenta de  se redresser. Le ravisseur écarta alors sa main armée pour le neutraliser à nouveau. Il n’en fallut pas plus pour Védric qui ajusta l’homme. Il fit feu une seule fois. La balle frappa Ludovic au crâne rasé en plein thorax. Sous le choc, il fit un pas en arrière et se trouva bloqué par le véhicule. Il lâcha sa prisonnière qui s’effondra sur le chemin. Le regard du ravisseur trahissait une peur panique tandis que son tee-shirt rougissait de plus en plus. Un gargouillis de sang apparut entre ses lèvres. Son arme lui échappa de la main et de l’autre, il esquissa un geste pour se tenir la poitrine. Dans un dernier effort, il se laissa choir sans avoir pu réagir.

Védric s’approcha lentement du blessé qui agonisait. D’un coup de pied, il écarta le pistolet et continua de le maintenir en joue. Le commissaire s’approcha à son tour et s’agenouilla à côté de Sophie. Celle-ci lui porta un regard hagard. Embarrassé, Kaspar prit sa maitresse dans ses bras et glissa sa tête dans le coin de son épaule. Comme pour la consoler. Lentement, il lui caressa le visage.

Le second fils de Sophie réussit à se relever. Il s’approcha difficilement du couple au sol, en titubant. Incapable de se baisser, il resta immobile et semblait proche de l’évanouissement. Le commissaire leva la tête et vit que celle du Ludovic qu’il connaissait, n’était qu’une énorme blessure. Au premier coup d’œil, Kaspar constata qu’il avait plusieurs dents cassés et le nez éclaté. Il affichait une tête de zombi repoussante. En restant silencieux.

Pensif, Christian afficha un sourire. Puis, il glissa son autre bras sous les genoux de Sophie et lui demanda de s’accrocher à son cou. Dans un effort, il leva sa maitresse et la pressa contre lui. Il regarda Ludovic et lui fit un signe de tête, avant d’ajouter :

  • Allez, viens fiston, on rentre à la maison…

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