Sophie – 4

Bureau de Kaspar

Le commissaire avait demandé à l’un de ses inspecteurs de lui amener Sophie Lestelle. Quelques minutes plus tard, il revint avec la femme. Elle avait très mal dormi et de profonds cernes marquaient son visage. Sa chevelure en vrac ne lui donnait aucun charme. Kaspar ordonna qu’on lui retire les menottes.
Désormais assise sur une chaise inconfortable, Sophie affichait une allure terne et peu avenante. Légèrement penchée en avant, le dos rond, sa poitrine libre semblait lourde et pesante. Son pull était détendu, et l’affadissait, achevant de rappeler le milieu duquel elle s’était échappée lorsqu’elle avait croisé le commissaire. Aujourd’hui, celui-ci lui faisait à nouveau face dans des conditions presque similaires. Cette nuit de garde à vue lui avait rappelé une période de sa vie qu’elle avait cru à jamais révolu.

Son passé était revenu au cœur de sa propre existence, sans prévenir, lui déclenchant un cafard suicidaire.
Christian Kaspar l’observait. Incrédule. Comment cette femme qu’il avait mise dans son lit, quinze années plus tôt, avait-elle pu commettre un tel geste, bien des années plutôt ? D’ailleurs, comment peut-on envoyer à une mort certaine, un nourrisson ? C’était pour lui, une question sans réponse qui pouvait avoir une explication au travers de l’âge de Sophie lorsqu’elle avait accouché pour la première fois. Apparemment, elle n’avait que quinze ans… 15 ans, devenir mère, se débarrasser du nouveau-né et payer cet acte naturel de la vie par un enfermement odieux. Cela lui parut improbable. Et pourtant…
Le commissaire resta songeur. Il n’osait rompre ce silence lourd de sous-entendus.
Sophie gémit en glissant les mains sous ses cuisses, le regard absent, le visage tourmenté.
 Veux-tu un café ?
Elle ne répondit pas, se contentant de hocher la tête. A peine.
 Védric ! hurla Kaspar.
Un inspecteur, le regard mal réveillé, apparut sur le pas du bureau du commissaire.
 Va chercher un double café serré, sans sucre pour madame.
Le policier s’éloigna.
 Sophie…
Elle leva à peine la tête.
 Ecoute… On n’a pas beaucoup de temps. Après, tout ce qu’on dira sera écrit et enregistré.
Lestelle ne broncha pas.
 Alors raconte-moi ce qui s’est vraiment passé, ce 13 octobre 1979. C’est possible ?
Silence.
 J’insiste, relança Kaspar.
 Tu… tu ne peux pas comprendre, lâcha-t-elle en marmonnant entre ses lèvres.
 Si, je le puis. De toute façon, il faut que je le sache pour coincer ce salopard.
 Et ensuite… tu feras quoi ?
Elle s’arrêta. Le lieutenant déposa le gobelet sur le bureau face à Sophie.
 Laisse-nous, ordonna le commissaire.
Il attendit un instant qu’ils soient seuls, puis relança :
 Bois ce café, cela te fera du bien.
 Pfuitttttt ! souffla-t-elle. J’en veux pas.
 Tu as tort. Il n’est pas si mauvais et il te fera du bien.
 Tu parles… Il n’y a plus rien qui puisse me faire du bien. Rien ! Tu peux le comprendre, lança-t-elle sur un ton plus agressif. Et d’ailleurs, pourquoi tu m’as mis dans cette taule ? T’as voulu me faire payer ce que je t’ai demandé ? Hein ? C’est ça ? Pour toi, il faut que je sois une merde… une merde que t’as bien baisée… ! Jusqu’à lui faire un gosse… Comme mon père…
Sophie s’arrêta net. C’était sorti comme ça, soudainement. Elle comprit qu’elle venait de dire une énormité. Kaspar se recula sur son siège, incrédule, les yeux gonflés d’étonnement. Un silence poisseux s’installa et Sophie baissa la tête en éclatant en sanglots. Elle joignit ses doigts qui se crispèrent en trahissant une détresse insupportable.
 Tu veux dire que…
Sophie ne répondit pas. Courbée en deux, la tête presqu’à toucher ses mains jointes sur ses genoux, elle pleurait à chaudes larmes et semblait inconsolable en marmonnant des propos incohérents.
 C’est ton père qui t’a fait ce gamin ?
Sophie devint muette. Kaspar continua :
 A seulement quinze ans !
 Arrête ! Arrête… s’il te plait, arrête ! gémit Sophie en se relevant. S’il te plait, tais-toi… Ça fait si mal, poursuivit-elle entre deux grimaces.
 Je comprends, je comprends, répéta-t-il.
 Non, tu ne peux pas comprendre… Personne ne peut comprendre… Et ne pourra jamais comprendre.
 Je crois que si ! Je peux comprendre…
 Arrête ! Tu dis n’importe quoi… Tu ne sais pas ce qu’est l’enfer… Moi, si !
 Sophie…
 Tais-toi ! Tu me donnes envie de gerber ! Je croyais m’en être sortie. Et toi, en une nuit, tu m’as fait replonger… Tu n’es qu’un salaud… Sans cœur… Tu me dégoûtes !
 Sophie… je ne voulais pas, osa Kaspar.
 Si ! Tu savais ce que tu faisais… Tu me voulais à tes pieds, hurla Sophie.
Elle s’était redressée et affichait un visage agressif, défait mais déterminé. Elle fixait le commissaire qui ne savait plus trop quelle conduite tenir. Il avait simplement compris que tout ce qu’il dirait serait mal interprété. Il opta pour un silence poli, espérant au fond de lui que la détresse la libérerait de ce poids qui l’étranglait depuis tout ce temps.
 Tu as gagné, Christian ! Tu viens de me détruire une nouvelle fois. Je ne crois pas que je pourrais m’en sortir, cette fois…
 Ne dis pas d’âneries ! Tu es forte. Ton caractère a toujours été ton meilleur capital. Bien sûr que tu vas remonter la pente.
 Tu dis ça pour te rassurer. Mais au fond de toi, tu sais que je ne pourrais plus te nuire. Quoi que je fasse… Mais tu n’auras bientôt plus le choix : il faudra bien que tu t’occupes de ton fils.
 Ça suffit, Sophie ! Tu joues à quoi ? Ludovic n’est pas mon fils.
 Oh que si ! Ne t’inquiète pas. Je ne vais pas te faire chanter. « L’autre », lui… il va s’en occuper. Je ne serai plus là pour savourer mais tu seras bien obligé d’assumer.
 Tais-toi ! Tu ne racontes que des bêtises.
 Ça t’arrange… Maintenant, laisse-moi ! Fais-moi retourner dans cette saloperie de cellule. Comme cela, tu pourras parader. Et m’oublier.
 Tu as besoin de voir un psy. C’est surtout ça que je vais faire : te coller chez un psy !
 Bien sûr… Et pourquoi ne pas m’enfermer chez les moines. Après les bonnes sœurs, ça aura le mérite de me changer. Tu ne crois pas. Allez, fous-moi la paix !
 Je vais faire beaucoup mieux. Tu vas rentrer chez toi, prendre une bonne douche. Et on reparlera de tout ceci lorsque tu iras mieux.
 Parce que tu crois que je vais aller mieux ? Tu rêves ou quoi ?
 Bien sûr ! Va te laver et manger quelque chose. Ensuite, tu auras les idées plus claires et je pourrai alors éclaircir plusieurs points de ton discours.
 T’es pas flic pour rien… T’es qu’un pauvre type. Et dire que j’ai couché avec toi !
 C’est du passé ! N’en rajoute pas, cela vaudra mieux. Tu ne crois pas, non ?
 Fais de moi ce que tu veux ! Même si tu me demandais de te faire une pipe, je crois bien… que… que je te la ferais… Après tout…
 Tu ne dis que des conneries. Je te fais ramener chez toi. Et je te rappelle demain quand tu seras fraiche et disposée à tenir un discours cohérent. D’accord ?
 Comme tu voudras ! A mon avis, si je me souviens bien, ce que tu fais… c’est pas vraiment prévu dans ton code de procédures.
 Laisse-moi faire ce que je crois être bon.
 Tu parles ! Je pense plutôt que tu risques d’avoir des ennuis. Mais je ne vais pas m’en plaindre. C’est toi le boss, non ?
Kaspar se tut et l’observa. Sophie était encore très séduisante, malgré son terrible passé, malgré cette nuit en cellule, malgré ses vêtements défraichis. En un instant, il comprit qu’elle ne le laissait pas indifférent.
Il appuya sur une touche de son téléphone. La tonalité se fit entendre et une voix retentit :
 Oui, commissaire.
 Védric, ramène madame Lestelle chez elle. Vérifie bien qu’elle s’enferme à clé et surtout surveille qu’elle ne ressorte pas. Emmène Laplace avec toi.
 Vous voulez qu’on planque toute la journée ?
 Il ne s’agit pas de planquer, Védric. Juste de s’assurer que madame Lestelle ne ressorte pas… Juste ça ! C’est bien compris ?
 Oui, commissaire.
 Parfait ! Merci.

Domicile de Sophie

De retour chez elle, Sophie s’était jetée sur les bouteilles d’alcool. Il n’y avait plus de whisky, ni de cognac… Elle dut se contenter de Limoncello, une liqueur de citron. Après en avoir avalé un bon quart de la bouteille, elle resta avachie sur le canapé. L’alcool lui était monté à la tête et elle était envahie par une fausse euphorie. Elle alluma la télévision et passa de longs moments à zapper sur les chaines de la TNT. Sans qu’aucun programme ne l’accroche.
Lassée, elle s’éloigna vers la salle de bain. En allumant la lumière, elle sursauta lorsqu’elle découvrit son reflet. Elle affichait vraiment une sale tête, un visage blême, des yeux rougis et une tignasse crasseuse, pas peignée. Elle eut une mimique de dégoût.
Sophie se dirigea vers la baignoire et se fit couler un bain plutôt chaud. Revenue devant son lavabo, elle ôta son pull et se retrouva torse nu. Elle regarda ses seins, bien développés, aux aréoles larges et claires, encore bien tenus. Ils avaient supporté deux grossesses et la peau latérale s’était un peu distendue au point de faire apparaitre quelques vergetures. La transpiration avait laissé quelques marques de sels minéraux dans le sillon de sa poitrine, en accumulant un peu de crasse. Elle grimaça légèrement.
Elle finit de se déshabiller et s’approcha de la baignoire. Au moment où elle leva une jambe pour entrer dans l’eau, le téléphone du salon sonna. A regret, elle retourna dans la pièce principale, nue, se saisit du combiné sans fil et décrocha. C’était Ludovic.
 Maman ! s’écria-t-il. T’étais où ?
 Du calme, mon chéri. J’ai été retenu par une obligation imprévue.
 T’es rentrée ?
 Oui.
 Qu’est-ce qu’on t’a fait ?
 Rien. Rien de grave… Ne t’inquiète pas. Mais toi, comment vas-tu ?
 Ça va, ça va… Je me suis débrouillé. Les parents de mon pote Laurent m’ont pris chez eux en attendant ton retour. On commençait à s’inquiéter. Ils ont appelé les hôpitaux pour vérifier que tu n’avais pas eu d’accident. Ils n’ont rien trouvé.
Sophie eut la vague impression que Ludovic paraissait gêné face à elle. Une espèce de crispation diffuse. Elle se força à poursuivre :
 Ils ont bien fait. Il faudra que je les rencontre pour leur expliquer.
 Le père de Laurent allait appeler les flics. On était un peu soucieux. Tu comprends… On savait pas.
 Tout va bien. Je suis rentrée. Je vais prendre un bain et ensuite, je t’emmène manger chez Mac Do. Promis !
 Chouette ! J’arrive.
 Alors, à tout à l’heure.
Sophie raccrocha. Elle alla ôter la clé de la serrure de la porte d’entrée et retourna dans la salle de bain. En passant devant le miroir, elle fit à nouveau la moue et estima qu’il serait bon qu’elle perde quelques centimètres autour de la taille. Elle glissa dans l’eau chaude avec un vrai plaisir. Détendue et rassurée par la chaleur du liquide, elle s’abandonna en fermant les yeux. Aussitôt, des flashs remontèrent à la surface de sa mémoire, se mélangeant les uns les autres tout en lui donnant un certain tournis. Brusquement, elle sursauta lorsqu’une image d’un sac en plastique passa devant ses yeux tandis qu’elle se jetait dans les bras de Kaspar. Elle faillit boire la tasse et se redressa en poussant un petit cri de terreur.
Assise dans son bain, elle resta interdite. Décidemment, son passé était en train de lui jouer des tours. Sophie comprit qu’elle devait rompre une fois pour toute avec ses vieux démons et tourner ces pages qui l’empêchaient de profiter de la vie. Mais le pouvait-elle ?
Accoudée sur les bords de la baignoire, elle se rappela certaines scènes insupportables de son passage dans le monastère des sœurs du Bon Prélat, oublié au cœur de la France rurale. Considérée comme une « fille perdue », pouvant basculer dans la prostitution, un juge avait décidé de l’enfermer dans une espèce de pensionnat, en la privant de liberté, tout en l’abrutissant de règles aujourd’hui obsolètes, afin de lui faire retrouver le droit chemin et devenir une épouse modèle. Tout ceci à cause de son père qui l’avait violée avant de l’accuser de perversion. Elle crut sentir les mains épaisses de son bourreau qui lui tenait les hanches tandis qu’il lui labourait le ventre avec violence, juste pour son plaisir. Sophie en frissonna de dégoût. Elle sentit monter une crise de larmes et dans un réflexe absurde, elle se laissa glisser au fond de l’eau en ouvrant les yeux. D’abord, elle retint son souffle et observa l’ampoule de plafonnier qui se balançait au fil des clapotis de son bain. Quelques bulles s’échappèrent de son nez. Les secondes s’égrenaient… Une pression plus forte commença à lui comprimer la poitrine. Elle eut bientôt l’impression de flotter dans un état second. Oublier, elle voulait oublier… Elle alla ouvrir la bouche et laisser son corps ne faire plus qu’un avec ce liquide qui l’avait bercé dans le ventre de sa propre mère. La boucle allait se boucler…
Soudain, une forme apparut dans son champ de vision.
Elle sursauta.
Prise de panique, Sophie ouvrit la bouche et se redressa en sortant de l’eau. Du liquide s’engouffra dans ses poumons manquant de la noyer. Elle toussa et recracha longuement tandis qu’elle essayait de comprendre ce qui se passait. Elle était dépitée, laminée, à bout…
 Maman ! Maman…
Sophie ferma les yeux et réalisa. Ludovic ! Ludovic était de retour.
Elle regretta aussitôt son geste et tenta de masquer sa nudité avec ses bras. Elle découvrit son fils, les yeux embués de larmes, inquiet et visiblement choqué. Quelle image allait-elle lui laisser ? Sophie s’en voulut et en reprenant ses esprits lui demanda de quitter la salle de bain afin qu’elle sorte de cette foutue baignoire.
Ludovic s’éloigna, sortit et ferma la porte de la pièce.
Elle trempa sa tête en arrière pour lisser ses cheveux avant de sortir de son bain. Debout devant son miroir, elle eut un geste de recul. Elle afficha une mimique de gêne. Qu’allait-elle devenir ? Elle ne pouvait décidemment pas abandonner son fils à une solitude qu’elle avait subie et en même temps rejetée de toutes ses forces.
Une fois séchée, elle s’enveloppa dans un peignoir, trop grand pour elle. En serrant la ceinture, elle réalisa que celui-ci lui avait été offert par Christian Kaspar, un jour d’oubli et de relâchement. Elle eut une intuition : c’était le jour où elle s’était retrouvée enceinte. Sophie en était certaine…
Elle rejoignit Ludovic, qu’elle trouva assis sur le canapé, en train de jouer avec la télécommande de la télévision, sans vitalité. Elle s’aperçut qu’il pleurait en silence. Bouleversée, Sophie s’approcha de son fils et s’assis à côté. Elle le prit dans ses bras et le couvrit de baisers dans sa chevelure mal coiffée.
 Mon chéri… Je t’aime, tu sais.
 Maman ! réussit à prononcer Ludovic entre deux soupirs chargés de sanglots. Ne refais jamais ça… Jamais !
Effondrée, Sophie ne répondit pas. Elle comprit qu’elle avait été à deux doigts de faire une très grosse bêtise. Elle se contenta de le serrer un peu plus et finit par lâcher :
 Je te le promets.
Ludovic parvint à se calmer et petit à petit, ses yeux s’asséchèrent. Il baragouina plus qu’il ne prononça :
 C’est toujours OK pour Mac Do ?
Sophie lui sourit et acquiesça de la tête.
 Va te préparer, on y va.
Un quart d’heure plus tard, ils quittèrent leur immeuble. A peine avait-il franchi l’entrée de la petite résidence que l’inspecteur Védric s’avança. Sophie lui sourit.
 Où allez-vous ? s’inquiéta le policier. J’ai des ordres.
 Pour ma part, j’ai un fils à nourrir. Alors si vous êtes un peu humain, vous me laissez rejoindre le Mac Do qui est au bout de ce long boulevard. A moins que vous ayez une autre solution à nous proposer ?
Le flic observa le jeune garçon qui le dévisageait. Il sortit une cigarette et l’alluma sans rien dire puis rejoignit son collègue qui patientait dans leur voiture de service. Avant de s’y engouffrer, il se contenta de répondre de façon lapidaire :
 Soyez de retour dans une demi-heure.
 Quoi ? s’esclaffa Sophie.
Puis, elle repartit d’un bon pas, en haussant les épaules.
« Ces flics, quels crétins quand ils s’y mettent » pensa-t-elle en s’éloignant.

Brigade criminelle

Le commissaire Kaspar était de très mauvaise humeur. Choqué par l’annonce que lui avait faite Sophie Lestelle, il avait été incapable de partir déjeuner. Il ruminait en silence et ne savait plus trop ce qu’il devait faire. Ainsi, Sophie qui avait été sa maitresse pendant quelques mois, avait connu une adolescence pitoyable, violée par son propre père, puis enfermée par le bon vouloir d’un juge aveugle. Il l’imagina, soumise au bon vouloir de ces sœurs qui lui voulaient, soi-disant son bien, en la traitant comme une esclave ou à peu près. Cette vision l’écœurait… Et lui coupait l’appétit.
Comme un bel imbécile, il s’était épris de cette femme, devenue adulte, qui avait plongé dans la crapulerie ordinaire en compagnie d’un type avide, stupide, connard jusqu’à la moelle, qui n’avait eu aucun sentiment envers elle. Sauf à vouloir la baiser… comme on saute une prostituée. Sans même la respecter.
Kaspar fut submergé par une vague de regret. Comment avait-il pu céder aux charmes de cette femme, bigrement séduisante, et sacrément bien foutue. Elle avait quoi… 35 ans ? L’âge de la séduction absolue, l’âge de tous les fantasmes, de toutes les expériences sexuelles… L’âge de toutes les tentations. Il revit ce premier baiser. Il n’avait pu résister. C’était dans ce couloir qui conduisait aux toilettes, en sortant des cellules de garde à vue. Après avoir été se soulager, elle dut le croiser dans ce passage exigu pour repasser devant lui. Lorsque la poitrine de Sophie frotta son torse, il sentit une érection remplir son pantalon tandis que des frissons lui traversaient les épaules et le cou au point de le faire trembler. Le regard de cette fille l’acheva sur place et il fut incapable de résister à ses lèvres qu’il alla embrasser. Leur étreinte fut intense et brève. Un baiser passion qui provoque le mélange des bouches pour s’imprégner de l’autre. L’avaler… l’absorber, et fusionner. Kaspar ressentit encore sa main qui parcourait la courbe de ses seins fermes sur son soutien-gorge. Sans aucune difficulté, il avait glissé l’une de ses cuisses dans son entrejambe tandis qu’elle était envahie par de rapides coups de reins.
Cette séquence s’était arrêtée aussi vite qu’elle avait commencé. Sans rien dire, leurs regards convinrent qu’ils se retrouveraient rapidement dans un endroit isolé qui leur permettrait d’aller au bout de leur étreinte.
Quinze ans plus tard, le commissaire savait pertinemment que Ludovic était son fils. Mais il ne voulait pas le reconnaitre. L’amour que lui avait porté Sophie était devenu trop féroce, trop envahissant pour qu’il accepte de se sentir lié. Leur séparation fut une sorte de trahison et leur dernière rencontre s’acheva par une confrontation d’une violence extrême, orale et physique. C’était peut-être ce qu’on pouvait appeler un amour passionné et tourmenté.
Assis dans son fauteuil, il hésitait sur la conduite à tenir. Les faits étaient de toute façon, prescrits, quant au destin du nouveau-né glissé dans ce sac linceul. Il ne pouvait rien reprocher à Sophie, d’autant que le père de cet enfant n’était autre que son propre géniteur. Dans son malheur, elle avait tout subi : le viol, l’inceste et la maternité cachée, qui se terminait par un infanticide. Et à part ce film de mauvaise qualité, il n’existait aucune preuve de ces faits.
Alors que voulait ce maitre-chanteur ? A part l’argent ?
Ouvrir à nouveau ce dossier sordide de la congrégation du Bon Prélat ? Mais dans quel but ?
Détruire Sophie ? Quel pouvait être son intérêt ?
Faire payer un flic ? En l’occurrence, lui, le commissaire Kaspar ?
Plus il réfléchissait, plus Kaspar était convaincu que ce type ne pouvait être que cet enfant oublié qui revenait 35 ans plus tard, pour régler ses comptes avec sa mère, persuadé qu’elle avait voulu le tuer et le faire disparaitre. Mais apparemment, c’était un autre scénario qui semblait s’être développé au cours de cette période. Et au passage, il cherchait à prélever sa dime en faisant payer le père du second enfant de Sophie, seul personnage capable de retracer son passé oublié.
Pourquoi pas ? Cette hypothèse lui sembla tenir la corde.
Le commissaire fut aussitôt convaincu qu’il fallait coincer cet abruti avant qu’il ne fasse une grossière erreur en s’en prenant à Ludovic. Et lui, Kaspar ne pouvait accepter qu’on touche à un seul des cheveux de son propre fils, même s’il ne voulait pas le reconnaitre.
Du moins, à cet instant.
Pourtant, il était loin d’imaginer que les événements allaient l’entrainer bien au-delà de ce qu’il aurait voulu… S’il avait su !

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