Sophie – 3

Bureau du commissaire, en fin de journée.

Sophie Lestelle avait réussi à obtenir une entrevue de quelques minutes avec le commissaire. Elle n’avait pas eu besoin d’insister beaucoup auprès du planton de service. Son charme et le caractère urgent de la situation, complétés par un faux prétexte, avaient déjoué les meilleures résistances de l’homme de l’accueil. Le rendez-vous avait été fixé dans le bureau de son ancien amant, histoire pour Sophie, de rester en terrain neutre. Elle attendait patiemment que la porte s’ouvre pour s’engouffrer dans cet antre, synonyme de sécurité et de pouvoir.

Elle réfléchissait particulièrement à ce qu’elle devait dire à cet homme qui l’avait rendu mère, bien des années auparavant. Sophie n’était sûre de rien mais elle estimait que sa démarche pouvait en valoir la peine. Machinalement, un meuble dont les vitres renvoyaient son reflet atténué mais bien réel attira son attention. Elle vérifia son pansement puis gonfla la poitrine en tirant sur son chemisier blanc pour s’assurer qu’elle était toujours désirable. Elle fit onduler sa chevelure et défit la pince qui la maintenait pour la réajuster. Des pas dans son dos claquèrent à peine sur le parquet sans qu’elle y porte un intérêt.

  • Tu es parfaite, dit une voix qu’elle reconnut aussitôt.

Elle se retourna, la pince entre les dents, les mains retenant ses cheveux en queue de cheval. Confusion.

  • Je croyais t’avoir dit que je ne voulais plus te voir. Quel qu’en soit le motif ! Que me veux-tu aujourd’hui ? J’ai un dîner ce soir et je ne voudrais pas être en retard.
  • C’est que…
  • T’as un problème ? C’est quoi ce pansement ?
  • Rien d’important…
  • Alors, quel est ton « vrai » problème ?
  • C’est que… euh… répondit Sophie Lestelle d’une voix hésitante.

Le commissaire la toisa. Il était partagé entre le désir de la contempler en l’imaginant nue comme autrefois et un certain agacement synonyme d’écoute. Il réfléchit un instant et finit par l’inviter à entrer dans son bureau.

  • Allez, viens me dire ce que tu veux que je doive savoir, poursuivit Kaspar sur un ton froid et étrangement calme.

Sophie Lestelle laissa retomber ses cheveux sur ses épaules et replia la pince qu’elle conserva dans sa main gauche. Elle se sentait bête et subitement elle pensa qu’elle devrait partir au lieu de poursuivre. Hésitation. Le commissaire lui lâcha un petit sourire et lui fit signe en insistant. Pas de refus. Plus maintenant, c’était trop tard. Elle le précéda et attendit qu’il referme la porte de son grand bureau. Il lui proposa de s’asseoir, ce qu’elle fit. Il l’accompagna en faisant le tour de son bureau et s’appuya dessus avec ses coudes comme pour l’aider à parler. Sophie se gratta la gorge et commença :

  • C’est difficile à dire…
  • Voyons ! Je t’ai connue autrement plus entreprenante. Je t’écoute.
  • C’est assez difficile à dire…
  • Justement, raconte-moi tout et ça ira mieux. Autrefois, tu étais plus audacieuse. Mets-toi à l’aise…

Sophie fut perturbée. Que signifiait cette proposition ? Elle hésita en se crispant.

  • C’est que…

Christian Kaspar réalisa et comprit la méprise. Il sourit en se frottant les mains.

  • Ecoute, Sophie. Tu es toujours séduisante et ton charme est ravageur. Mais franchement, si je dois être aventureux avec toi, je changerais de lieu. Tu ne crois pas ?
  • Euh… oui, oui, bien sûr.
  • J’ai l’impression que je te fais encore de l’effet.

Sophie se tut et fixa le regard de son ancien amant. Elle comprit malgré elle, qu’il ne lui faudrait pas grand-chose de sa part pour céder à ses avances. Elle se redressa et interrompit le petit intermède de séduction :

  • Voilà… J’ai croisé un individu bizarre…
  • Un individu bizarre, dis-tu ?
  • Oui !
  • C’est-à-dire ?
  • Un individu… qui tente de me faire… euh… chanter.
  • Chanter ? Tu veux dire que tu serais victime d’un chantage ?
  • C’est ça.
  • Et quel serait l’enjeu ?
  • C’est… Ludovic.
  • Ludovic ?
  • Notre fils…
  • J’avais compris !

Le visage du commissaire se durcit et Kaspar se redressa avant de s’enfoncer dans le dossier de son fauteuil. Ses yeux, tout à l’heure plus pétillants, étaient redevenus vides et froids. Les muscles de sa mâchoire se contractaient violemment dévoilant une profonde contrariété. Brutalement, il réagit sur un ton sec :

  • Que veut ce type ?
  • Il veut juste que tu rouvres le dossier de la congrégation du Bon Prélat.
  • Rien que ça ! Et c’est tout ?
  • Il veut aussi de l’argent en guise de réparation.
  • Combien ?
  • Un million d’euros.
  • Il ne s’emmerde pas. Et sinon ?
  • Il menace de s’en prendre à Ludovic. Et à moi…
  • D’accord. Et comment cet individu t’a-t-il jointe ?
  • Il m’a accosté dans un bar.
  • Tu l’as donc vu ?
  • A quoi ressemble-t-il ?
  • Banal, mal fagoté. Disons la trentaine… peut-être un peu plus. Des lunettes noires enveloppantes qui ne laissent pas voir les yeux. Des gants en permanence. Un costume crade. Une barbe de trois jours. Une cravate mal nouée sur une chemise blanche, sale… Un type anodin mais glacial.
  • Aurais-tu relevé un nom, une donnée, un élément qui serait exploitable ?
  • Je n’ai rien à par son pseudo et une adresse mail pour lui répondre : anonymus-79 et anonymus@free.fr

Le commissaire nota les informations sur un bloc-notes.

  • Comment le contactes-tu ?
  • C’est lui qui doit me contacter. Il semble être un type habile car il est capable d’entrer dans mon ordinateur sans que je ne puisse l’en empêcher.
  • Un hacker… Comme par hasard… Ton maître-chanteur serait un hacker ! Mais ce n’est peut-être pas lui directement.
  • Oui, peut-être.
  • Pourrais-tu établir un portrait-robot ?
  • Je crois que c’est dans mes cordes.
  • Tu vas t’y coller. En attendant, comment sais-tu qu’il est entré dans ton ordinateur ?
  • Il m’a donné des détails qui sont enregistrés à l’intérieur que personne ne peut connaitre.
  • Pas même Ludovic ?
  • Surtout Ludovic… C’est trop personnel.
  • Je vois. Il connaît donc ta vie par cœur.
  • Je n’irai pas jusque-là, mais il connait des éléments suffisamment intimes pour me prouver qu’il est capable de tout.

Kaspar resta muet un long moment, la déstabilisant. Il balançait ses mains jointes lentement en tapotant son menton avec ses pouces. Ses yeux ne quittèrent pas un instant le regard de Sophie. Il se leva et fit le tour de son bureau pour s’asseoir sur le plateau face à son ancienne maitresse.

  • Je ne comprends pas une chose, Sophie. Pourquoi a-t-il fouillé ton ordinateur ? Qu’est-ce qui pourrait menacer la vie de ton fils… ?
  • … notre fils, coupa Lestelle.

Le commissaire hésita, évita la remarque et poursuivit :

  • Pourquoi menacer la vie de… Ludovic en fouillant ton ordinateur ? Est-ce qu’il t’a, au moins… donné des détails sur les habitudes de Ludovic ? Je ne sais pas… Le trajet pour aller au lycée, le sport qu’il pratique, ses copains…
  • Il ne m’a rien donné comme indications le concernant.
  • Etonnant ! Pourquoi donc ton ordinateur ? Il prend un risque. Il annonce ainsi sa capacité à être hacker… Sinon, il lui suffisait d’afficher une simple description des habitudes de Ludovic et le tour était joué, sans dévoiler sa face cachée. Il pouvait te coincer sans risque. Au lieu de ça, il s’intéresse à ton ordinateur… Surprenant ! Humm… Et pourquoi rouvrir ce vieux dossier de cette foutue congrégation ? Tout ceci ne me semble pas très cohérent.

Kaspar s’arrêta et observa Sophie. Il vit qu’elle pleurait. Une forme de pitié l’envahit.

  • Ne t’inquiète pas. Je prends les choses en main.

Lestelle ne broncha pas, se contentant de renifler et d’essuyer ses larmes avec un mouchoir en papier. Le commissaire reprit :

  • Ludovic, je crois bien que ce type s’en fout. Mmmmouais… Il y a quelque chose qui cloche… (silence épais). Il n’a rien exigé d’autre…
  • Mais non… Il n’a rien demandé d’autre, répondit-elle entre deux sanglots.
  • Tu en es sûre ? reprit Kaspar en souriant ironiquement.
  • Puisque je te le dis.
  • Tu ne me retireras pas de la tête que cette situation est ambigüe.
  • Et alors ?
  • Alors ? Alors… Tu vas me confier ton ordinateur afin qu’on le passe au peigne fin pour nous assurer qu’il n’aurait pas trouvé une information capitale qui modifierait précisément l’analyse de cette situation. C’est possible ?

Sophie Lestelle se contracta. Elle ressentit aussitôt une boule d’angoisse lui nouer l’estomac. Il était impossible qu’elle accède à cette demande. S’en serait finie de sa vie actuelle, et la prison serait alors la seule issue. Elle sentit qu’un voile de transpiration était en train de la recouvrir. Une peur sourde commençait à l’étouffer, une peur oppressante, une peur insupportable… Un instant, elle envisagea le suicide comme solution. Après tout, cet homme le lui avait suggéré. Christian fronça les sourcils et devina son malaise. Il insista :

  • Tu peux me passer ton ordinateur, non ?
  • C’est que… hésita Sophie, en avalant difficilement.
  • Y aurait-il des fichiers, disons compromettants… à l’intérieur ?

(Silence chargé de plomb)

Le commissaire poursuivit :

  • J’ai l’impression qu’il veut absolument des infos particulièrement sensibles, que personne ne peut connaître sauf si on s’adresse à l’une de tes sources, moi par exemple.
  • Tu racontes n’importe quoi.
  • Non, ce type a besoin d’une information précise et fiable. Il te prend pour cible et te fait chanter d’une façon pressante parce que ce qu’il veut savoir est d’une importance capitale. Il lui faut une source fiable, pour fouiller dans le passé de cette congrégation du Bon Prélat. Et en tant que flic, je peux répondre à ses attentes. D’où sa demande…
  • Je te dis que tu rêves, lança Sophie en haussant les épaules.
  • Il me faut ton ordinateur.
  • Il n’en est pas question.
  • Qu’as-tu encore fait comme connerie ? reprit Kaspar sur un ton glacial.
  • C’est impossible… Je ne peux pas faire ça, s’étrangla son ancienne maitresse étranglée par les larmes.
  • Il va bien falloir. Je dois comprendre.
  • Je te dis que c’est impossible, explosa Sophie en se levant, les poings fermés.
  • Il le faudra bien, d’une manière ou d’une autre, quitte à demander une commission rogatoire.
  • Tu ne ferais quand même pas une chose pareille ?
  • Parce que tu crois que je vais me gêner.
  • As-tu pensé aux conséquences de ce que tu me demandes ?
  • Si tu n’as rien à cacher, il n’y aura pas de conséquences.

Sophie Lestelle bouillonnait de rage. Elle s’était fait piéger par ce satané commissaire qui allait la détruire parce qu’elle avait conservé un fichier catastrophique pour son propre avenir, un fichier que personne ne connaissait, un fichier qui pouvait changer bien des choses. Elle se mordit les lèvres au sang puis apostropha brutalement son ancien amant :

  • Tu n’auras jamais cet ordinateur. Jamais ! Tu m’as bien compris ?
  • Je pense que tu te trompes, répondit froidement Kaspar. Tu m’as mis en appétit. Maintenant, je dois savoir.
  • Je t’ai déjà dit qu’il n’en était pas question.

Avant qu’il ait pu réagir, Sophie Lestelle avait gagné la sortie et s’était évanouie dans le couloir en claquant violement la porte. Christian se précipita derrière elle, mais s’arrêta. Ce n’était pas la peine de s’énerver. Il savait comment il allait la coincer. Il revint vers son bureau. Il manipula son poste téléphonique et chercha une ligne. Une sonnerie se fit entendre suivit par un décrochage. Une voix d’homme raisonna.

  • Ici Germont. J’ai reconnu ton numéro. Que veux-tu, cher commissaire ? Tu ne t’arrêtes jamais ?
  • Une urgence. J’ai besoin de toi.

 

Domicile de Sophie Lestelle

 

Sophie Lestelle était rentrée rapidement chez elle après avoir abandonné le commissaire Kaspar. Elle savait qu’elle ne disposait pas de beaucoup de temps. Avant longtemps, une équipe spécialisée débarquerait dans son appartement, saisirait son ordinateur personnel et commencerait un long travail de fouille pour trouver l’information qui intéressait ce maitre-chanteur.

A peine arrivée, elle avait allumé la machine qui chargea ses applications tandis qu’elle était partie se changer pour enfiler un pantalon et un pull à col « V » à même la peau. Cette tenue était plus propice pour affronter une éventuelle garde à vue. Elle se souvenait l’avoir lu dans des livres. Et ses retours d’expérience feraient le reste…

De retour derrière l’écran de son Mac, elle entra son code et plongea aussitôt dans l’arborescence vers un fichier qu’elle aurait dû détruire depuis longtemps. En l’effaçant, elle se libérerait…

Quelques frappes de touches plus tard, elle composa le code qui protégeait l’objet de ses tourments. La vidéo commença à se charger dans le logiciel lecteur de film. A peine eut-elle achevé cette étape qu’elle appuya sur la touche « supprimer ». L’ordinateur lui demanda de confirmer. Ce qu’elle fit.

Au même moment, on sonnait sur le palier de son appartement.

Elle se recoiffa et alla ouvrir.

Le commissaire la toisait tenant un document qu’il lui plaça sous les yeux. Plusieurs hommes l’accompagnaient.

  • Je crois que vous savez ce que c’est, chère madame ? dit Kaspar en la vouvoyant.
  • Euh… Non !

Sophie était folle de rage. Christian avait été particulièrement rapide, mais le fichier compromettant était supprimé. Quelque part, elle se sentit rassurée.

  • Il s’agit d’une commission rogatoire délivrée par un procureur. Si vous préférez, ce n’est qu’une autorisation légale de confisquer votre ordinateur. Alors donnez-moi cette machine, c’est un ordre.
  • Comme tu voudras ! De toute façon, toi et tes sbires vous ne trouverez rien, répondit-elle en tutoyant volontairement le commissaire, ajoutant du malaise à la situation.
  • Peu importe, où est cet ordinateur ?
  • Dans ma chambre. Et vous n’êtes pas obligé de tout retourner pour le prendre, dit-elle en croisant les bras.

Deux hommes abandonnèrent le couple sans rien dire.

Quelques instants plus tard, l’un des policiers revint inquiet.

  • Oui ?
  • C’est que… Il y a un problème…
  • Un problème ?
  • Il faudrait mieux que vous veniez voir par vous-même…

Inquiet, Kaspar fit signe au policier et s’engouffra à sa suite, laissant Sophie, embarrassée et perplexe. Un brouhaha lourd lui parvint presqu’au aussitôt.

Elle décida alors de rejoindre les trois hommes qu’elle trouva scotchés à l’écran qui dégageait une lueur bleuâtre, les éclairant comme des fantômes surgis de nulle part. Elle s’approcha et osa s’appuyer sur l’un d’eux pour observer ce qui se passait. Son cœur battait la chamade, inquiète qu’ils aient découvert le pot aux roses.

Elle fut presque rassurée. Un message en lettres noires était affiché au centre d’un rectangle blanc :

« Salut Sophie,

Ton document n’est pas supprimé et il est protégé en lieu sûr.

Dis au commissaire Kaspar que je l’invite à patienter derrière cet écran.

Anonymus-79 »

Un nota bene complétait le message :

 « NB : Ne cherchez pas à me retrouver. C’est impossible »

Le commissaire se redressa et machinalement se croisa les bras avant de lever sa main droite pour se gratter le menton. Il était sceptique. Il tourna légèrement la tête et vit Sophie, les mains posées sur les hanches, songeuse.

  • Que nous caches-tu ? dit-il d’une voix sèche, sur un ton légèrement agressif en utilisant le tutoiement.
  • Je ne te cache rien, répondit-elle fièrement.
  • Alors pourquoi ce message ?
  • Ce document… ce document est une part de ma vie privée… Tu comprends, c’est ma vie privée ! Tu n’as pas besoin de la connaître…
  • J’en doute !
  • Laissez-moi tranquille, toi et tes sbires !

Les policiers se regardèrent tentant de comprendre le sens des véritables relations qui semblaient exister entre leur commissaire et cette femme. Kaspar s’énerva :

  • Cessez vos familiarités, chère madame ! Je reste ici puisque j’y suis invité. Et considérez-vous dès à présent en garde à vue. Lieutenant Védric, passez les menottes à madame et installez-la dans le salon de façon qu’elle ne puisse pas nous fausser compagnie. Et appelez deux de vos collègues pour qu’ils la surveillent pendant qu’on s’occupe de cet ordinateur. Allez, exécution !
  • Mais… voulut protester Sophie. Je n’ai rien fait. C’est injuste.
  • Ce n’est pas à vous d’en juger. L’enquête le dira et votre sort sera tranché à l’issue de cette affaire.

Le policier dégagea la paire de menottes accrochée à son ceinturon et les ouvrit. Il fit signe à la femme de lui tendre les poignets. Ce qu’elle fit, faute d’avoir une autre solution à proposer.

  • Désolé, c’est la procédure, Madame.
  • Je sais. Ou plutôt, vous ne savez rien…

Ensemble, ils quittèrent la chambre. Le commissaire se concentra à nouveau sur l’ordinateur dont le contenu était fouillé lentement par le second policier.

  • Alors ?
  • Je ne trouve rien d’anormal ni rien d’intéressant. Il y a surtout des fichiers de photos, quelques fichiers textes correspondant à des courriers et des extraits de presse téléchargés sur Internet, pas mal de vidéos d’humour qui proviennent de sites connus, une bibliothèque i tunes particulièrement bien fournie et des jeux. Des jeux de guerre surtout… Elle doit avoir un fils accro…
  • Je sais, je sais… C’est courant. Rien d’autre ? Pas de fichiers sensibles ?
  • Pour le moment, non ! Cependant, j’ai relevé une particularité assez saisissante.
  • Ah, et laquelle ?
  • Il n’y a plus aucun fichier temporaire, à part ceux que j’ai créés en bidouillant sur cette machine. Plus d’historique, ni de cookies, rien… Le passé de cet ordinateur n’existe pas.
  • C’est normal ?
  • Oui et non. Oui pour un pro qui ne veut pas laisser de traces, et non car il existe toujours des solutions pour retrouver quelques fichiers planqués dans les placards. Et là, nous avons affaire à un travail de super-pro. Rien n’a été laissé au hasard. A part un scan du disque dur, je crains que nous ne puissions pas retrouver grand-chose.
  • C’est bien ce que je pensais, murmura le commissaire.
  • C’est-à-dire ?
  • Cette femme nous cache quelque chose qu’il faut absolument connaitre. Ce doit être bigrement important pour la faire chanter sur ce seul fichier absent. Allez, on embarque le tout et on retourne à la brigade. Avec notre charmante prisonnière !
  • Commissaire, comme vous y allez ! s’esclaffa le policier. Cette dame est jolie mais quand même…
  • Lieutenant, est-ce que je vous ai demandé votre avis sur les qualités plastiques de cette femme ?
  • Euh… non, commissaire.
  • Alors taisez-vous et faites ce que je vous ai demandé, c’est clair ?
  • Absolument, mais euh… le message d’attente…
  • Aucune importance… Cet Anonymus saura retrouver l’ordinateur où qu’il soit. Allons dans mon bureau et patientons. Disons, jusqu’à minuit… Je préviens le directeur de la teneur de ce message.
  • Ensuite ?
  • Ensuite… Ce sera peut-être la fin du monde, répondit le commissaire en souriant.
  • Ce n’est pas drôle, protesta le policier.
  • Mais non, c’est une blague… juste une blague.

Il ne savait pas à quel point cette dernière affirmation était prémonitoire pour l’avenir de sa propre carrière et celle de Sophie Lestelle.

 

6 heures, brigade criminelle

Le commissaire Kaspar arriva presque frais et dispos à son bureau. Sophie Lestelle avait été enfermée en cellule pour une nuit de garde à vue, le temps que son ordinateur parle. Hormis les traits tirés et deux cernes marqués sous les yeux, personne ne pouvait se douter que sa nuit de sommeil avait été très courte. Il avait pris une longue douche, s’était rasé de près, avait enfilé l’un de ses plus beaux costumes à cause d’une petite cérémonie de remise de médailles du travail. Il s’était aspergé d’eau de toilette d’Hugo Boss.

Mais au fond de lui, il avait un pressentiment. Cette journée serait mémorable. Il devait donc tenir son rang.

Il interrogea l’inspecteur de service sur la conduite de sa prisonnière au cours de la nuit. Rien n’était à signaler. Il sourit et se dirigea vers la machine à café pour attaquer cette journée de bon pied. Les couloirs étaient déserts et à part un bureau éclairé trahissant une présence, aucune animation particulière ne régnait au cœur de la brigade. Il se servit un café serré sans sucre.

Il n’entendit pas les pas dans son dos, occupé qu’il était à surveiller la préparation de sa boisson.

  • Alors, prêt ?

Kaspar sursauta et faillit renverser son gobelet. Il regarda la personne qui venait de l’interpeller. C’était son boss.

  • Ah, c’est vous.
  • Bah, oui c’est moi…
  • Que faites-vous à cette heure dans ces bureaux ?
  • La même chose que vous. Je suis mes dossiers et j’imagine le déroulement de cette journée assez particulière qui s’annonce.
  • Vous savez déjà, donc…
  • Au cœur de cette bâtisse, qui voulez-vous qui ne soit pas au courant ? La nouvelle de ce message a fait le tour de tous les bureaux en quelques minutes. Rouvrir le dossier de la congrégation du Bon Prélat et vous réclamer indirectement un million d’euros de rançon, avouez que ce n’est pas banal ! Heureusement que nous étions en pleine nuit. J’ai pu limiter la casse mais il ne faudrait pas grand-chose pour que cette demande de rançon s’envole au-dehors et se répande sur la place publique à la vitesse d’une traînée de poudre. Aussi, je pense que je n’ai pas besoin de vous faire un dessin… N’est-ce pas ? Un commissaire cible d’un maitre-chanteur ! Original, non ?
  • Vous avez raison. Il faut que nous établissions une règle de discipline intangible si nous voulons conserver une marge de manœuvre.
  • Peu importe, commissaire, ce que vous déciderez. Une chose est certaine, certains de nos gars sont perplexes. Et vous savez comme moi, que l’indécision est très mauvaise conseillère, car elle engendre la peur. Il faut donc que nous ayons un résultat tangible, une nouvelle certaine, une mesure concrète à leur annoncer si nous voulons conserver la maitrise de ce bordel.
  • Je suis d’accord.
  • C’est déjà pas mal. Je prendrai bien un café puisque vous avez la main sur le distributeur.
  • Que voulez-vous ?
  • Serré et sans sucre.

Le commissaire s’exécuta et attendit que la boisson soit prête pour la tendre à son directeur. Un silence poli les accompagnait. Il commença à siroter son gobelet.

  • Que fait-on ? demanda Kaspar sur un ton monocorde.
  • Quelque chose devrait vous intéresser directement, répondit son directeur.
  • C’est-à-dire ?
  • Cela concerne Sophie Lestelle.

Le commissaire se raidit imperceptiblement. Depuis son divorce, tout ce qui gravitait autour de son ancienne maitresse pouvait lui attirer des problèmes à tout moment. Une boule d’inquiétude lui serra l’estomac.

  • Qu’avez-vous à me dire ?
  • Je n’ai rien à vous dire mais plutôt quelque chose à vous montrer.
  • Un fichier de l’ordinateur de madame Lestelle ?
  • Exactement, Kaspar.
  • Vous m’avez court-circuité ?
  • Pas exactement ! Je connais la teneur de vos anciennes relations, Christian. Vous permettez que je vous appelle Christian ?

Kaspar regarda son chef avec étonnement. Cela faisait un bon moment qu’il n’avait pas utilisé cette familiarité dans une de leurs affaires. Le directeur poursuivit :

  • Je sais ce qui s’est passé entre vous. Ne me prenez pas pour un imbécile, mais je ne voulais surtout pas que vous soyez tenté par une bêtise. J’ai donc pris les devants…
  • Ce qui explique votre présence à cette heure.
  • Je vois que votre sens du raisonnement fonctionne encore bien.
  • C’est bon, monsieur le Directeur, je vous suis.

Le supérieur du commissaire lui posa une main qui se voulait amicale sur l’épaule et lui lâcha un petit sourire. Les deux hommes parcoururent ensemble les couloirs qui les séparaient de leur bureau respectif. Le directeur invita Kaspar à entrer dans le sien puis lui proposa un siège tandis qu’il s’installait derrière son ordinateur. Il le mit en route et patienta.

  • L’équipe informatique a réussi à scanner le disque dur de la machine de Sophie Lestelle. Ils ont retrouvé la trace d’une vidéo de quelques minutes. Ils sont parvenus à la reconstituer. Le document n’est pas de première qualité mais on devine ce qui se passe. Par contre, on ne peut rien prouver avec ce film. Vous verrez par vous-même.

Inquiétude certaine.

Stressé, le commissaire s’approcha pour voir la vidéo. Le directeur lança la lecture.

Le visage de Kaspar fut d’abord passif puis commença à s’animer avant de blêmir. Une sourde gêne l’envahissait lentement et le mettait mal à l’aise. Il fut presque soulagé lorsque le film s’arrêta.

  • Qu’en pensez-vous ? demanda le directeur.
  • Ce n’est pas possible… ce n’est pas possible, répéta-t-il lentement, en affichant une mine abattue.
  • Je crains que si.
  • Sophie aurait donné son nouveau-né… Pour qu’on le tue. Le mettre dans un vulgaire sac en plastique et le fermer par une corde, ne laisse planer aucun doute.
  • Vous avez raison.
  • C’était il y a 35 ans, si j’en juge la date de cet enregistrement.
  • Soit l’âge approximatif de son maitre-chanteur…
  • Hélas, commissaire, hélas. Sophie Lestelle a voulu éliminer son nouveau-né. Pour être débarrassée de ce poids ingérable, car elle était mineure. Sa famille a porté plainte. Le juge l’a alors confiée à la congrégation du Bon Prélat dans laquelle elle a été enfermée dans des conditions insoutenables, mais tolérées à l’époque : prières obligatoires, travaux insupportables, discipline d’enfer, obéissance stricte, tout cela sous peine de sévices ou autres sanctions d’une autre époque.
  • Je sais…
  • Et ce film ? Pourquoi l’avoir tourné ? Et qui a fait ce sinistre enregistrement ?
  • Nous allons répondre à ces questions. En attendant cette vidéo ne prouve rien… On voit juste que le bébé ayant encore son cordon est placé dans un sac en plastique, avant d’être fermé par une ficelle et donné à ce couple, qui ressemble fortement à des manouches.
  • Des manouches… assassins ou vendeurs d’enfant pour des réseaux mafieux !
  • Cette vidéo ne prouve peut-être rien, mais c’est à moi d’en décider, insista le commissaire.
  • Qu’allez-vous faire ?
  • Ce film est devenu mon affaire. Quelqu’un l’a vu à part vous ?
  • Notre informaticien uniquement. C’est lui qui l’a extrait.
  • Il a posé des questions ?
  • Il m’a juste dit qu’il ne voyait pas à quoi pouvait nous servir une merde pareille. C’est trop vieux et mal filmé.
  • Parfait, soupira Kaspar. Considérez que ce film n’existe pas et ne posez aucune question. Vous me donnez une copie et vous l’effacez de votre ordinateur. D’accord ?
  • C’est contraire au règlement.
  • Je sais.
  • Et moi, comme je te l’ai déjà dit, je sais que Sophie a été ta maitresse, dans des circonstances pas très claires, reprit le directeur en tutoyant en retour le commissaire. Je puis même te dire que Ludovic, son fils, n’a pas de père reconnu. J’ai vérifié…
  • Vous en concluez quoi ?
  • Monsieur le commissaire…
  • Oh, arrêtez avec ça, voulez-vous…
  • Je répète, monsieur le commissaire. Cette ancienne affaire ne me concerne plus et ne m’a jamais concerné mais vous ne m’empêcherez pas de penser que Ludovic est « ton » fils. C’est tout ce que j’avais à « te » dire. Maintenant, j’aimerais finir ce que j’ai à faire dont cette foutue copie…

Le commissaire se leva de sa chaise. Il toisa son directeur. Il hésita. Son lien avec Sophie était connu et il n’avait aucune idée de la manière dont il allait régler ce nouveau problème.

Sachant qu’il avait une autre histoire à élucider avec un million d’euros à la clé.

Décidemment cette journée s’annonçait particulièrement riche et chargée en émotion…

 

 

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