Sophie – 2

Dans un autre bar du 12ème arrondissement

 

Sophie Lestelle était décomposée. L’homme qui lui faisait face était impassible. Elle triturait sa tasse à café entre ses doigts, en réfléchissant à cette nouvelle situation qui venait de la déstabiliser au plus profond de son être. Comment cet homme pouvait-il savoir ? Par quel moyen avait-il pu se procurer ces informations qu’elle était la seule à connaître ? La tempête qui l’habitait était un véritable ouragan de force cinq.

Elle sentait la transpiration lui couler le long de la colonne vertébrale tandis que son cœur affichait un rythme de sportif en plein effort. L’homme s’en aperçut et sortit de sa poche un paquet de mouchoirs en papier. Masqué par des lunettes noires enveloppantes, Sophie était incapable de voir son regard. D’ailleurs, à quoi cela lui aurait-il servi ? L’homme était trop anodin, et en même temps trop classique pour attirer une quelconque attention sur lui. Son costume gris n’était pas impeccable, couvrait une chemise blanche tachée et une cravate unie sombre vraisemblablement de mauvaise qualité, mal ajustée, fermait le col déboutonné. L’individu, à la barbe de trois jours, portait des gants en cuir qu’il ne quittait pas. Sophie observa qu’il était calme et respirait lentement. Aucun stress ne semblait le traverser.

  • C’est ainsi, dit-il simplement après avoir vidé sa tasse.

Sophie Lestelle pensa aussitôt à son fils. Une vague d’inquiétude la parcourut. Elle essaya de ne pas trahir ses émotions. Mais elle savait que c’était en pure perte. L’homme savait… il savait… il savait l’incroyable !

  • C’est imp… impo… C’est impossible… bafouilla-t-elle.
  • Comme vous voudrez ! Mais n’utilisez pas d’arme à feu, ni de couteau. Ce serait trop vulgaire…
  • Quoi ?
  • Vous n’allez pas vous suicider…

Sophie Lestelle fut un peu plus déstabilisée… Elle tremblait de tout son être. Hésitante, elle reprit :

  • Me suicider ?
  • Ce serait dommage. Vous êtes encore désirable, répondit l’homme en souriant.
  • Mais…
  • Assez perdu de temps. Vous n’avez pas le choix.
  • Voyons ! Réfléchissez ! Comment voulez-vous que je fasse ce que vous me demandez ?
  • Vos relations… Utilisez vos relations !

Sophie Lestelle tremblait de plus belle. Une bouffée d’angoisse la submergea.

  • Il ne voudra jamais ! Déjà qu’il refuse de m’aider…
  • C’est votre problème.

Des larmes apparurent à la commissure de ses paupières. Elle fit un geste délicat pour les empêcher de couler. L’homme sourit. Sophie s’enhardit et reprit :

  • Mais quel objectif servez-vous ?

Silence poli.

Tremblement. Sophie Lestelle repoussa sa tasse et tira sur ses cheveux pour les regrouper sur ses épaules. Son visage était déconfit et son maquillage virait progressivement vers un décor à la Picasso. Elle voulut se lever. L’homme lui attrapa un poignet et serra lentement. Elle se rassit.

  • Vous prendrez vos instructions lorsque je vous contacterai.
  • Par quel moyen ?
  • Vous verrez…
  • Si je refuse ou si je vous dénonce.
  • Vous aimez votre fils, non ?

Elle tenta de saisir son regard derrière ses lunettes noires. Elle le sentait peut-être un peu gêné par sa volonté. Elle reprit, déterminée :

  • Quelle… quelle question stupide !
  • Alors si vous voulez que votre fils vive paisiblement, obéissez ! rugit l’homme en crissant des dents.

Sanglots.

  • Le commissaire Kaspar… ne m’aidera pas. Il va me refouler.
  • Mais non… Vous êtes trop habile pour cela.

Sophie Lestelle se mit à pleurer vraiment. Les perspectives qui s’ouvraient devant elle, ressemblaient de plus en plus à un champ de mines. Elle comprit que sa vie de femme libre allait bientôt s’arrêter et qu’elle finirait au fond d’une prison, quoi qu’il arrive… L’individu se leva et lui posa amicalement une main sur l’épaule qu’il tapota légèrement.

  • Courage… C’est un mauvais moment à passer. Après, on s’y fait… J’ai l’habitude

L’homme quitta le bar et s’éloigna en direction de la gare de Lyon. Il connaissait le secret de  Sophie Lestelle et il était le seul à le connaître en-dehors d’elle… Il avait le pouvoir de la manipuler. Cette simple pensée le fit frissonner. Il en ressentait un plaisir certain, un plaisir qu’il estimait proche de la jouissance. Désormais, il savait qu’il pourrait obtenir de cette femme, tout ce qu’il voulait.

Elle n’avait que ce qu’elle méritait.

Et sa vengeance serait totale.

C’était la bonne nouvelle de la journée.

 

Vers Charenton

Sophie Lestelle ne réussissait pas à se calmer. Elle venait de passer un après-midi de galère, dans les locaux de son entreprise comme employée du service des ressources humaines. Ce travail, elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux, même s’il n’était pas très bien payé. Grâce à ce job, elle avait réussi à reprendre pied et oublier les dérives de son truand de mari. Et élever Ludovic du mieux qu’elle le put. Mais aujourd’hui, il lui coûtait de plus en plus cher avec ses besoins d’adolescent… Elle n’y arrivait plus ! Naïvement, elle crut que le père de cet enfant, le commissaire Kaspar alors capitaine, qu’elle avait croisé lors d’une longue garde à vue de sa moitié, l’aiderait en reconnaissant leur fils. Hélas, il n’en était rien.

S’étant mise en couple trop jeune simplement par plaisir, elle avait plutôt côtoyé l’homme qu’elle croyait être idéal, au lieu de devenir une sorte d’épouse. L’amour naissant faisait parfois des miracles. Avant que les dérives, l’alcool et la violence ne transforment leur couple en simple liaison banale et vulgaire. Au mépris de tous les codes, au point qu’elle avait assez vite compris que leur union filait dans une impasse sordide qui déboucherait sur la case prison.

Cette échéance, Sophie la redoutait, si bien qu’elle décida après une cuite mémorable qu’elle ferait tout pour l’éviter, si possible avec son bonhomme.

Sinon, ce serait sans lui !

Depuis sa rencontre avec cet homme du bar, elle essayait de repasser en boucle sa vie. Sophie se contracta lorsqu’elle revit cette journée du 13 octobre 1979. C’était trente-cinq ans plus tôt. Elle faillit éclater en sanglot, mais se retint. L’émotion était trop intense. Ce secret, elle avait cru bêtement qu’elle pouvait l’oublier. Elle croyait qu’il était définitivement enfoui au plus profond de sa mémoire et qu’elle finirait par le négliger. Mais cet homme avait ravivé la blessure au point de la déstabiliser sévèrement. Au sein de son travail, ses collègues s’étaient aperçus de son changement de comportement. Au cours d’une courte réunion de service de la mi-journée, elle était restée absente et n’avait pratiquement pas participé comme elle le faisait habituellement. Elle s’était contentée de sourire ou de répondre par onomatopées ! Tout le contraire de son attitude joviale habituelle. Sophie Lestelle avait perdu son entrain car la secousse qu’elle avait encaissée quelques heures plus tôt avait été trop brutale. Au fond d’elle-même, elle cherchait l’élément qui avait cloché dans son comportement et quelle erreur elle avait commise pour provoquer cette galère. Plus les heures passaient, plus elle languissait de rentrer chez elle pour vérifier…

Juste après un dernier briefing avec l’équipe, et ce chef pointilleux, elle avait bouclé son bureau et s’était engouffrée dans les transports en commun aussi vite que possible. Trois quarts d’heure plus tard, elle pénétrait dans son appartement, presque paniquée. Sans attendre, elle jeta blouson et sac sur le canapé en se précipitant vers son ordinateur. Heureusement, Ludovic, son fils unique, n’était pas encore rentré et elle disposait de quelques moments pour examiner la situation.

Sophie mit en route de l’appareil.

Attente…

Page d’accueil Windows, mot de passe.

Attente…

Ouverture du dossier « Documents »

Puis un autre dossier « Privé »

Encore un dossier baptisé « Z »

Enfin ! Elle rechercha le fichier qui l’intéressait dans la liste.

La souris glissait à toute vitesse.

Pas plus de deux minutes s’étaient écoulées.

Le voici ! Un fichier simplement nommé par un code : 13101979.

Sophie double-cliqua dessus et une demande de mot de passe apparut. Elle compléta l’espace libre par sept étoiles et appuya sur la touche « entrée ».

Soulagement. Le fichier existait toujours. Rien ne semblait avoir changé. Comme il s’agissait d’une vidéo, elle prit le risque de lancer la lecture. Elle vit quelques images de mauvaise qualité apparaître, mais ne put se résoudre à regarder les cinq minutes du film. Elle arrêta la lecture et réfléchit. Une question revenait en boucle : « comment cet homme pouvait-il savoir ? ». Sophie Lestelle referma le fichier et s’aperçut qu’une date apparaissait au moment de la fermeture. Intriguée, elle réfléchit puis fouilla dans son ordinateur pour afficher l’historique d’ouverture des divers fichiers. Lorsque celui-ci fut développé sur son écran, elle fut accrochée par l’avant-dernière ligne.  Une pointe au cœur l’étreignit aussitôt et une bouffée de chaleur l’envahit. Elle se rejeta sur le dossier de sa chaise, incrédule : le fichier à l’accès verrouillé avait été consulté le 10 novembre à 23 heures 16, soit moins de 72 heures, avant cette rencontre fatale ! Cette consultation ne pouvait avoir été effectuée que…  par un inconnu ! Puisqu’elle n’était pas chez elle !

Sophie Lestelle tremblait de tout son être…

Elle se leva, paniquée. Elle rejeta ses cheveux en arrière et fit quelques pas dans tous les sens pour essayer de se calmer. Une boule d’angoisse l’étranglait et lui desséchait la gorge. Un instant, elle eut envie de hurler sa douleur. Elle passa à côté de la table roulante où étaient stockés quelques alcools. Sophie Lestelle prit un verre à whisky et se servit une grande rasade de cognac.

Un court instant, la brûlure de l’alcool lui fit du bien quand il descendit dans son œsophage, avant de la faire tousser. Elle mit un long moment à se reprendre, et elle sentit que ses yeux pleuraient. Elle se regarda dans la grande glace accrochée au mur au-dessus du canapé. Ses yeux étaient rouges et trahissaient une peur intense. Elle tressaillit… Son passé lui remonta alors du plus profond de son cerveau. A lui faire mal !

Elle dut se rendre à l’évidence. L’homme savait ? Qui, pourquoi, dans quel but ? Comment avait-il appris son secret ? Ces questions trahissaient un pressentiment dramatique et hantaient sa conscience à un rythme d’enfer… Comment avait-il fait ? Le mot de passe ? Il fallait le changer ! Mais il savait le craquer… La peur l’enveloppait… Une peur qui glissait vers la panique. Celle qui broie et déstabilise au point de vous faire commettre des erreurs.

Le constat était sans appel :

C’était impossible ! Mais il savait…

 

Entreprise de Sophie Lestelle

 

Vêtue d’un pantalon noir et d’un col roulé de la même couleur qui moulait parfaitement ses formes, Sophie Lestelle était d’une humeur de chien.

Sa nuit avait été épouvantable. Lorsque Ludovic était rentré du collège, elle lui donna aussitôt l’autorisation de découcher chez son meilleur copain. Celui-ci en fut tout étonné mais ne demanda pas son reste et profita de cette chance inespérée pour aller faire une partie de jeu vidéo sur internet.

Le message de cet homme qui avait décidé de la faire chanter par rapport à son passé, lui avait coupé toute envie de dormir. Elle avait passé la nuit à siroter des alcools forts en regardant des séries ineptes à la télévision.

Sophie avait voulu rester seule. Crises de larmes et crises de fou rire s’étaient succédées sans qu’elle réalise vraiment le pétrin dans lequel elle était tombée… Et le petit jour arriva. Il fallait recommencer une nouvelle journée de galère au service du personnel.

Par défi, elle s’habilla en mettant tous les atouts de son côté : sexy et maquillée, elle débarqua dans son entreprise en arrachant sans surprise quelques sifflements de la gent masculine. Elle sourit dans un premier temps, avant de réaliser que cette journée serait encore plus délétère qu’elle ne l’avait imaginée.

Hargneuse et contrariée, elle ne supportait plus les regards et tous les moindres gestes ou paroles étaient prétextes pour hausser la voix en se fâchant. L’ambiance dans son entourage était devenue étouffante au point qu’elle envisagea d’ajourner le traitement de ses dossiers en prétextant une indisposition.

Morte de peur à l’idée que son attitude soit sanctionnée, elle avait envoyé une réponse à l’homme du bar, très simple et laconique, à l’adresse mail qu’il lui avait indiquée :

« Le commissaire Kaspar est non joignable, pour une période indéterminée ».

Ne sachant que faire, elle s’était enfermée dans son bureau pour examiner les solutions qui s’offraient à elle. Sophie était restée longuement assise à son poste de travail en attendant une hypothétique réponse dans sa messagerie. Le résultat escompté ne produisit pas. Déçue, elle se leva, croisa les bras et arpenta la pièce en réfléchissant. Intuitivement, cette femme savait qu’elle était piégée et que tôt ou tard, elle serait obligée de rendre des comptes. Au fond d’elle-même, Sophie Lestelle était incapable de se résoudre à une telle solution. Lentement, elle comprit qu’il fallait qu’elle mouille son ancien amant, le père de son fils, le commissaire Kaspar.

Décidée, en fin de journée, elle sortit de son bureau et alla chercher un café serré. Elle ignora les tentatives de discussion proposées par les quelques rares collègues encore présents. Elle resta muette en paradant comme si elle allait s’offrir aux mâles qui la désireraient. Cette attitude lui faisait plaisir et le simple fait de provoquer l’afflux de testostérone chez les hommes, l’excitait. Instinctivement, elle ressentit une pointe de désir naitre au creux de ses reins. Hélas, pour rien !

De retour derrière sa table de travail, elle se plongea dans la lecture de dossiers inintéressants. A défaut d’occuper autrement son cerveau. Mais, au fond d’elle-même, elle recherchait les traces de cette décision horrible qui l’avait ébranlée des années plus tôt et qu’elle avait dû semer par mégarde malgré de multiples précautions.

Rien n’y fit.

Elle décida de rentrer chez elle et de reprendre la chronologie des événements qui l’avait conduite dans cette impasse.

De longues heures plus tard, avachie sur son canapé, un verre de cognac à la main, elle revisitait cette détestable période de sa vie où elle avait été isolée du monde, dans des conditions inhumaines et qu’aujourd’hui aucun adolescent ne supporterait. Toute cette épouvantable époque lui remontait en pleine figure, la plongeant en plein désarroi. Cette souffrance qu’elle croyait oubliée s’installait au cœur de son univers à nouveau sans prévenir, sans même la préserver. Elle enragea et s’effondra en sanglots… comme il y avait 35 ans. Le chagrin de Sophie avait alors, été sincère et elle avait pensé un instant qu’elle devait interrompre la vie du petit être qui se développait au fond de son ventre. Avant d’évacuer cette idée stupide… mais qui lui allait lui coûter si cher, toutes ces années plus tard. Elle revivait ce moment crucial et en fixant le symbole qui désignait ce fichier maudit au cœur de son ordinateur, elle ne put empêcher les images de remonter du plus profond de son être. Elle laissa une nouvelle larme s’échapper en emportant un peu plus des restes de son maquillage.

Sophie Lestelle se crispa soudain. Elle brisa le verre qu’elle tenait, et un éclat la coupa dans la chair du pouce gauche. Elle grimaça…

Elle se leva d’un bond et sa décision fut immédiatement prise. Il était impossible d’en rester là.

Sophie se précipita dans sa salle de bain et se soigna comme elle put. Puis, elle tira sur son col roulé pour bien faire ressortir sa poitrine attirante. Elle massa rapidement ses seins comme pour les rendre plus fermes.

Elle se changea ensuite et enfila un chemisier immaculé pour exhiber un peu plus ses atours.

Dix minutes plus tard, elle prenait ses affaires et partit aussitôt. Il fallait qu’elle rencontre le plus tôt possible le commissaire Kaspar.

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