Sophie – 1

Quelque part dans Paris.

 

La claque fut magistrale.

La femme faillit perdre l’équilibre et se retint au bord du bureau proche. Ses cheveux étaient retombés en vrac sur son visage. Elle porta sa main droite sur la joue blessée et une larme emporta une partie de son mascara. Une stupeur improbable déforma son joli minois.

En face d’elle, l’homme qui l’avait frappée entra dans une colère noire, en tournant sur lui-même avec des petits pas qui auraient pu ressembler à une danse. Mais une danse vaudou…

Les mains dans les poches, il éructa, fou de rage :

  • Je t’avais dit que je ne voulais plus te voir, jamais… Tu peux le comprendre ?

Elle hésita. Le visage démonté par la crainte et le désespoir. Puis osa :

  • Calme-toi…
  • Tu parles ! Tu veux que je me calme alors que tu joues ton parfait rôle de salope.

Voile d’incertitude. La femme faillit décrocher son regard des yeux de l’homme qui la méprisait, mais une poussée d’orgueil renforça sa détermination. Elle replaça ses cheveux derrière ses épaules puis reprit sur un ton glacial :

  • T’as bien été content de la sauter la salope ! Et de lui faire un gosse… Non ?
  • Oh ! Arrête tes conneries…
  • Goujat !
  • Ça suffit, bordel !

Un silence poisseux s’installa quelques longues secondes.

  • Alors aide-moi ! reprit la femme.
  • Arrête ! Combien de fois devrais-je te dire que ce gamin n’est pas le mien ?
  • Pourtant, je te certifie que tu es bien le père.
  • Faudra le prouver !
  • Facile… un prélèvement de salive pour une analyse ADN, ça, tu sais faire ? Non ? réagit la femme.
  • Tu n’y penses pas, j’espère ?
  • Bien sûr que si. Comme cela, tu ne pourras plus esquiver.
  • Oublie, tu veux ! Ce gamin n’est pas le mien et jamais je ne le reconnaitrai.
  • Donc tu avoues…
  • Avouer quoi ?
  • Que tu es le père puisque tu ne veux pas le reconnaître.
  • Ça va ! Ne joue pas sur les mots, soupira l’homme.
  • En attendant, que tu le veuilles ou non, ton fils aura bientôt quatorze ans et il commence à me coûter cher. Je ne peux plus l’assumer seule. Mon compagnon est mort…
  • Tu l’as cherché !
  • Fumier… Tu sais très bien qu’il a été piégé par les flics et qu’il s’est fait flinguer comme un lapin parce qu’en plus, ta bande d’enfoirés d’inspecteurs n’a pas été capable de rappliquer à temps. A cause de toi, je suis veuve et mère, qui plus est, de ton fils.
  • Tais-toi ! Ton malade de bonhomme n’est pas mort ! Il continue ses trafics de merde. Simplement, il ne voulait plus te voir. C’est normal vu ton comportement… J’aurais fait pareil !
  • Salaud ! Tu n’es qu’une ordure… Il est mort, je te dis…
  • On n’a jamais retrouvé son corps… Et tu le sais très bien !
  • Non ! Toi et tes sbires, vous l’avez exécuté pour être tranquille et n’avoir pas de compte à rendre.

L’homme se tut et faillit la gifler à nouveau. Un rictus de haine avait envahi son visage mal rasé.

  • Allez, fous-moi le camp ! Je t’ai assez vue !
  • T’es pire qu’Alain… Un vrai salaud ! Elle est belle la police… merde !
  • N’en rajoute pas ! C’est toi qui m’as fait les yeux doux lorsque je n’étais que capitaine. Tu as été trop heureuse de te faire sauter. Je reconnais que je l’ai fait avec application et que j’en ai pris un certain plaisir. Tout ça parce que tu avais quelques idées tordues derrière la tête…
  • Oh ! Arrête avec tes raisonnements foireux.
  • Ben voyons… Madame se fait baiser par un policier honnête qui croit à un amour sincère mais il découvre que la dame en question voulait sauver son pourri de mari par n’importe quel moyen… Tu devrais comprendre que j’ai avalé cette nouvelle de travers … Non ?
  • Peu importe… J’étais entre deux eaux. Alain n’était jamais là… Tu étais séduisant avec tes cheveux à peine grisonnant et tes quinze années de moins. Tu m’as si bien fait la cour…
  • N’en rajoute pas… Je n’ai pas eu besoin de faire beaucoup d’efforts. Tu es tombée comme une mouche. Certes, je ne suis plus aussi fringant. Et je sens que tu veux me faire savoir que tout ça est de ma faute.
  • Il faut aussi me comprendre.
  • En attendant, à toi d’assumer…
  • Mais… ton fils ?
  • Je crois avoir déjà largement répondu à tes sollicitations. C’est non !
  • Voyons, Christian, encore une fois, Ludovic aura bientôt quatorze ans et je ne peux plus répondre à ses besoins, ni à ses questions. Il faut que tu m’aides.
  • Non ! C’est non. Es-tu capable de saisir ce que je te dis ?
  • J’insiste. Aide-moi. Sinon…
  • Sinon quoi ? Tu veux te lancer dans le chantage ?
  • J’aurai ta peau d’une façon ou d’une autre !
  • Et alors ! Essaye, rien que pour voir ! N’oublie pas que tu es du mauvais côté… Je suis flic ! C’est moi qui serait écouté et bien sûr, cru. Ta parole ne vaut rien !
  • Je pourrais… m’en prendre…euh… à ton équipe et avec un peu de chance, je pourrais trouver un événement qui te fasse tomber.
  • Tu peux essayer. De toute façon, personne ne t’aidera ! Même si tu as été un bon indic. Tout ça, c’est fini ! La page est tournée. Et je suis à quelques mois de la retraite… Je m’en fous. Tu ne peux rien contre moi.
  • Même…
  • Même quoi ?
  • Même… même au risque d’être trainé dans la boue ?
  • Evidemment, si tu vas chercher les médias… Tout devient possible.
  • C’est donc la guerre ?

L’homme éclata de rire. Il balaya l’espace avec ses bras en rigolant, d’un rire gras, vulgaire, totalement mal venu.

Il s’arrêta et s’immobilisa tandis qu’un silence épouvantable les enveloppa de nouveau.

Le commissaire Kaspar observa la femme qui lui faisait face. Elle pouvait être redoutablement séduisante avec sa poitrine généreuse, ses formes agréables et bien proportionnées. La cinquantaine juste dépassée, Sophie Lestelle était totalement différente et ne ressemblait pas à la femme austère qui évoluait habituellement au sein des quartiers populaires de l’Est parisien. Kaspar réfléchissait au passé et à cet instant, il essayait de comprendre comment il avait pu céder aux charmes de cette femme. Elle avait bien ce joli petit minois, ces lèvres pulpeuses et cette chevelure anthracite qui enveloppait son regard de braise. Le cerveau du policier fut traversé par une pointe d’envie en fixant le sillon de ses seins, tellement séduisant. Il comprit comment il avait cédé…

Malgré ces quinze années passées, il constata qu’elle était encore bigrement attirante lorsqu’elle s’apprêtait comme elle l’avait fait pour leur rencontre. Il hésita et leva légèrement la main comme s’il avait voulu lui caresser le visage. Il s’abstint. Le regard de Lestelle le liquéfiait et il se sentit bien vulnérable. Au fond de lui, une alarme le rappela à la réalité et il lâcha brutalement :

  • Si tu veux la guerre, alors je considère qu’elle est déclarée. Il ne faudra pas m’en vouloir si je la gagne…
  • Dans le cas contraire ?
  • N’oublie pas, Sophie, que je suis commissaire aujourd’hui. Tu n’auras aucune chance contre moi. D’autant qu’en ce moment, nous avons une nouvelle affaire particulièrement sérieuse qui fait que personne ne t’écoutera sur tes problèmes.
  • Une affaire sérieuse ? Tu m’as toujours dis ça… Comme pour me faire taire… Ou mieux m’appâter !
  • Je ne peux pas t’en parler. Mais je confirme que c’est suffisamment sérieux pour que toutes les autres affaires de la République passent en totalité au second plan. Alors, bonne chance !
  • Désolé, Christian… Tu ne me laisses pas le choix, hésita à peine Sophie.
  • Comme tu voudras ! Ne viens pas pleurer ensuite.
  • Je le fais pour ton fils.
  • Ce n’est pas le mien… Tant pis. Tête de mule… En attendant, je refuserai désormais toutes tes demandes de rencontres. Tu m’as bien compris ?

Elle éclata en pleurs, cherchant par tous les moyens une aide qu’elle savait impossible.

  • Tu es sans cœur… T’es un vrai fumier, sanglota Sophie Lestelle dont le mascara prenait l’eau de toute part, dessinant des sinistres arabesques sur ses joues rosées.

Christian Kaspar ne lui tendit pas la main.

  • Allez, on s’en va. On ne peut pas rester ici.

Malgré elle, Sophie se força à suivre le commissaire et l’accompagna pour sortir du bar. Le tenancier avait prêté une pièce à Kaspar pour cette rencontre. Ce dernier l’abandonna sur le trottoir de ce boulevard parisien. Il n’avait plus rien à lui dire. Il estima au fond de lui que Sophie Lestelle risquait peut-être de lui compliquer la tâche dans les jours à venir. Mais ce ne pouvait être qu’un épiphénomène. Il ne se retourna pas lorsqu’il obliqua dans la première rue adjacente.

Le commissaire aurait pourtant dû le faire…

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