Extraits de « Jeux Fatals »

Septembre 1980, région de Pierrelatte, au cœur du Tricastin

Ce mercredi du mois de septembre était magnifique. La vallée du Rhône somnolait, écrasée sous la chaleur du soleil qui laissait se développer les petites circonvolutions d’évaporation au ras du sol, donnant l’illusion d’un mirage.

Sur la route départementale qui s’éloignait en direction de Grignan, la circulation était peu importante en ce milieu d’après-midi. Quelques hirondelles se risquaient à la chasse aux insectes pendant qu’un chien hurlait au loin, dérangé dans sa sieste. Soudain, le silence épais de cet après-midi fut troublé par un camion transportant des moutons pour une vraisemblable destination funeste, qui fit brutalement un écart en donnant un grand coup de klaxon. Le chauffeur hurla et fit un geste obscène en guise de protestation. La voiture qui venait de démarrer sans indiquer son changement de direction, l’avait surpris. Ce geste aurait pu lui être fatal. Pourtant, la vieille R18 poursuivit sa route sans manifester la moindre hésitation.
Au volant de la Renault qui venait de déboîter, le conducteur suait abondamment et tentait d’essuyer très régulièrement son front et son cou avec un mouchoir qui n’était plus en état d’éponger quoi que ce soit. L’une de ses arcades sourcilières était sanguinolente, laissant apparaître une plaie ouverte encore fraîche. Du sang séché maculait la chemise dont le col restait ouvert, sa barbe dense naissante de trois jours lui donnait un aspect inamical. Les deux vitres des portes avant étaient descendues pour tenter de provoquer un courant d’air à peine rafraîchissant. La chaleur était moite, gluante, presque insupportable. Le conducteur tentait de s’aérer pour happer un peu d’air frais. Il asphyxiait dans la fournaise provoquée par la tôle de sa voiture. Il avait trop chaud, si chaud, qu’il avait la vague sensation que son sang allait bouillir. Son cœur s’affolait dans sa poitrine et flirtait avec les cent soixante-dix pulsations par minute. Sa tension était maximum. Il sentait que sa poitrine allait exploser. Il avait peur. Ses pensées se bousculaient. Il ne savait plus ce qu’il devait faire. Tout lui paraissait suspect, même ce camion ! Il réalisa qu’il tremblait comme si la fièvre l’habitait. Il voulut passer les vitesses mais sa nervosité l’empêchait de le faire normalement. Les pignons sollicités craquaient à chacune de ses tentatives. Il marmonnait des propos incohérents et il s’en aperçut.
– Fou, je deviens fou ! répéta-t-il pour se rassurer.
Puis, il jura en langue arabe.
Il accéléra pour mettre le plus de distance possible avec la ville de Pierrelatte. Il fallait fuir cet enfer.
Les derniers événements revinrent le hanter. Il repensa à son fils qu’il savait perdu entre des mains hostiles. Il eut encore plus peur et quelques larmes apparurent aux coins de ses paupières. Il serra son volant et se mit à cogner sur celui-ci pour expurger cette douleur qui l’envahissait. Il avait le sentiment d’être torturé par un ennemi invisible qui allait broyer le fruit de son corps. Cette pensée odieuse lui provoqua un relent qui l’étouffa à moitié. Perdu dans des flottements imaginaires insensés, il jeta un coup d’œil sur sa veste posée en vrac sur le fauteuil du passager. Au-dessus, trônait un pistolet automatique qu’il caressa pour se rassurer puis serra encore le volant pour affirmer sa détermination. Se venger, se venger deviendrait son unique combat. C’était désormais une question de vie ou de mort…

Comment avait-il pu se retrouver dans cette situation ?
Récemment, il avait appris que son petit homme de 6 ans avait été soustrait à sa mère en Iran et était tenu au secret, en otage dans un endroit très sûr. Une mèche de cheveux anthracite attachée par un banal élastique jaune, luisait au soleil dans la main de l’un des deux individus qui l’avaient contacté. Il voulut la caresser tandis que les sanglots l’étranglaient, mais l’autre referma son poing. Une photo polaroïd acheva d’abattre ses derniers doutes. La solution était définitive. L’obéissance à ceux qui tenaient son enfant, était obligatoire. Il avait alors vécu plusieurs journées de désespoir en cherchant une solution à son calvaire. Il s’était isolé dans son petit appartement de Pierrelatte, en se coupant du monde en laissant son téléphone décroché, les volets fermés, les rideaux tirés et avait entrepris de vider son stock d’alcool. La religion musulmane n’était pas sa motivation première, et très vite il avait assimilé les travers des européens qu’étaient à ses yeux, l’alcool et les films pornos. Il avait bu au hasard, mélangeant le whisky à la liqueur de cassis, puis diluant son chagrin dans de la vodka. Au bout de son désespoir, il avait insulté Allah, l’injuriant comme jamais, en vidant par longues rasades le fond d’une bouteille de pastis pur. Plus tard, il avait alors vomi avant de se taper la tête contre les murs, tant il avait mal de savoir son fils abandonné, loin de tout, peut-être aux portes de la mort. Incapable de se ressaisir, il n’envisageait rien de bien et à plusieurs reprises, il estima que mourir devenait acceptable. Mais pas sans son fils ! On lui avait pris le fruit de sa chair et la douleur était envahissante, enveloppante jusqu’à l’étouffement. Il avait mal ! Mal de ne pouvoir rien faire.
Après un temps incertain, pesant, oppressant, il s’endormit à même le carrelage frais de la cuisine. Combien de temps resta-t-il à dormir pour évacuer l’alcool dilué dans son corps ? Il ne savait pas. Il ne savait plus ! Il devait réagir. Mais pour quoi faire ?
Son hurlement traversa l’obscurité de son appartement pour repousser ses angoisses et ses craintes. Isolé, épuisé, sans repères, il n’avait plus le courage de faire ce qu’on exigeait de lui.
Et tout bascula brutalement. Pour rien ! Par hasard.
Absent de son travail depuis le début de la semaine, toujours enfermé chez lui, il n’avait donné aucun signe de vie à quiconque depuis trois jours.
Un peu plus tôt dans l’après-midi de cette belle journée, un homme se présenta alors à son domicile. Sans bruit ! Celui-ci frappa doucement comme s’il ne voulait pas déranger. C’était juste pour vérifier qu’il s’agissait du bon endroit.
Il entrouvrit alors la porte pour entendre ce qu’on lui voulait et dut cligner des yeux, ébloui par la lumière du jour trop violente à cette heure. Son crâne lui faisait mal. Ses pulsations cardiaques s’affolaient dans ses tempes. Sa nuque était tendue et il crut qu’il avait un torticolis. Il n’eut pas le temps de réagir. L’autre poussa violemment la porte et le projeta au sol et sans hésiter, lui flanqua un coup de pied dans le flanc avant de lui asséner un coup de poing en pleine figure qui lui éclata l’arcade droite. Le sang l’aveugla et accentua sa panique. Il se releva, tout tremblant en s’appuyant contre le mur de son salon, hébété, ahuri, sans comprendre. Sa conscience commençait à reprendre un peu de vivacité. Des mains épaisses le saisirent à cet instant par le cou et agitèrent sa tête pour la cogner contre le mur.
Cogner encore…
Cogner plus fort…
La douleur était atroce, violente, fulgurante. Un vague bruit de clapotis le surprit à peine quand son cuir chevelu éclata lors d’un mouvement plus violent, noyé dans un nuage de plâtre. Le mur devint écarlate, aspergé de sang frais. Il ignora comment se passa la suite. Il enlaça instinctivement son assaillant en levant brutalement son genou. Dans l’une de ses mains, il sentit soudain une résistance métallique, et dans un réflexe de survie s’accrocha à cette forme. Il tenait le pistolet de son assaillant qui était coincé dans son jean. Sans réfléchir, son poing se détendit et expédia un brutal uppercut qui déséquilibra son agresseur. Pourtant, aussitôt on tenta encore de l’immobiliser en le couchant au sol. Sa fureur fut décuplée et d’un violent coup de reins, il se rétablit tout en tirant les cheveux de l’individu. Dans un accès de rage, l’une de ses jambes heurta quelque chose de mou avec son pied. La tension se relâcha aussitôt. Il était libre. D’un revers, il essuya ses yeux couverts de sang. Son agresseur plié en deux, souffrait du bas-ventre. Le souffle coupé par son violent coup de pied dans les testicules, des spasmes étouffés le faisaient tressaillir. Comprenant le renversement de situation, il attrapa sa veste, les clés de sa voiture posées sur la petite table de son salon, puis s’enfuit, le pistolet toujours à la main. Les escaliers furent dévalés quatre à quatre sans hésitation, et il déboucha sur le parvis, paniqué, déboussolé. Il chercha sa Renault sur le parking des immeubles, incertain, perdu, le visage en sang, l’arme en évidence. Une pensée l’épouvanta : son fils allait mourir à cause de son geste. Il retrouva son véhicule, bricola pour trouver la serrure, tremblant de peur, la panique l’empêchant de faire des gestes simples et coordonnés. A la troisième tentative, le démarreur lança le moteur qui toussa. Il manœuvra brutalement, fit crisser les pneus et disparut vers l’Est, sans but, sans savoir que faire. Il vérifia, le parking était désert…
Un peu plus loin, une Peugeot dont le conducteur avait mis en route le moteur en regardant vers l’entrée de l’immeuble, attendait. Elle allait s’élancer d’un instant à l’autre.
La route défilait son ruban noir grillé par le soleil derrière son pare-brise. Il prit la direction de Grignan avant de s’arrêter sur le bord de la route pour réfléchir et faire cesser le saignement de son arcade qui l’aveuglait. Il s’était immobilisé en pleine ligne droite pour mieux observer la circulation. Un long moment plus tard, ayant tout juste repris son contrôle, il estima qu’il devait rencontrer la police française pour raconter son histoire. A cet instant, il sut qu’il condamnait son fils et que sa vie ne serait plus que la chasse d’un justicier.
Désormais à cet instant, avait-il le choix ? Il redémarra sans voir le camion qui arrivait à pleine vitesse. L’accident fut évité de justesse et le klaxon du mastodonte l’énerva un peu plus. Il lança son bras par la fenêtre en jurant au volant de sa voiture. Un peu plus loin, il décida de faire demi-tour et après quelques kilomètres, il s’engagea sur la route de l’abbaye d’Aiguebelle qu’il dépassa puis monta sur le plateau couvert de garrigue. Parvenu au sommet de la côte, il immobilisa sa voiture près d’un arbre, sur un petit espace dégagé. Il coupa le moteur. Son cerveau était embrouillé et l’inquiétude l’avait envahi, lui arrachant un frisson dès qu’une image de sa famille traversait sa mémoire. Il revivait les situations des jours précédents pour comprendre. Pourquoi lui ? Pourquoi son fils ?
Où était-il ? Entre des mains étrangères ? Soumis à la torture ?
Il ne supportait pas cette situation. C’était odieux !
S’en prendre à son fils ! Un petit bonhomme de 6 ans !
C’était injuste, terriblement injuste. Maintenant, il devait s’en sortir, échapper à ces monstres, et retrouver les kidnappeurs. Coûte que coûte !
Au moment où il voulut relancer son moteur, sa portière s’ouvrit et une main l’agrippa pour le tirer au-dehors. Il roula au sol et avant qu’il ne puisse se relever, un formidable coup de pied lui cassa plusieurs côtes. La douleur fut terrible, et le sang envahit sa bouche. Il asphyxiait… il lui fallait reprendre sa respiration. Il releva la tête pour aspirer cet air indispensable à ses poumons écrasés. Le soleil en plein visage l’éblouit l’empêchant de distinguer ses agresseurs.
Il ne put esquiver le formidable coup de la lourde clé à molette qui lui explosa le crâne entre les deux yeux. Le sang mêlé à des morceaux de peau, de cervelle éclaboussa le sol et le bas du pantalon de l’homme qui venait de le frapper. Sous le deuxième coup, l’un des yeux éclata, en déformant le visage pour le figer dans un faux sourire immobile. Il n’eut pas le temps de réaliser. La nuit était devenue éternelle.
On retrouva le lendemain sa voiture et son cadavre au fond d’un petit ravin un peu plus loin sur la route. Ali Rushdie, ingénieur iranien en chimie nucléaire venait de mourir dans un accident de la circulation.

2 comments on “Extraits de « Jeux Fatals »”

  1. Un livre palpitant qu’on a du mal à lâcher jusqu’à la dernière page. D’autant plus passionnant pour la Drômoise que je suis, car il se passe chez nous ! Je connais bien les routes qui mènent à Grignan !

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